La rage sereine,

Ivan Stepanovitch MARTYNOUCHKINE

 Ivan Stepanovitch pendant la Grande Guerre patriotique (à gauche) et à Moscou le 6 juillet 2019

   

Ivan Stepanovitch Martynouchkine est un paradoxe.

 

Cet homme discipliné, qui s’est plié à toutes les frustrations qui brisaient ses aspirations et que lui a imposées l’Armée rouge prise par les contraintes de l’heure, n’a pas hésité à trouver moyen de se faire établir des papiers d’identité portant une fausse date de naissance afin de devancer l’appel.

Cet homme d’un calme pharaonique a accumulé les opportunités et les initiatives pour être envoyé au front plus vite, plus tôt. Y étant parvenu, il a vécu des batailles titanesques  comme l’opération JITOMIR-BERDITCHEV ou l’opération LVOV-SANDOMIR qui s’est achevé par la bataille de la tête de pont de Sandomierz [1], un véritable « Verdun de l’Est » ; il a participé à la libération du camp de concentration et d’extermination d’Auschwitz au sein de la 322e division d’infanterie, une division d’élite qui n’aurait pourtant jamais l’heur de recevoir le titre de « division de la Garde » ; blessé deux fois, il a accumulé au combat des exploits qui prêteraient à sourire s’ils étaient tirés d’un film hollywoodien mais qui sont authentifiés par d’austères citations à l’ordre de son unité. Et pourtant, malgré cette rage de faire la guerre qui l’a porté dans sa jeunesse, cet homme s’exprime aujourd’hui d’une voix qui respire la quiétude et la douceur.

La longue marche vers le front.

Ivan Stepanovitch est né d’un père bottier dans un village à quelque deux cents kilomètres de Moscou, Pachoupovo. Dix-sept années et demie plus tard, par une chaude et lourde journée de début d’été - celle du 22 juin 1941 - l’éclatement de l’opération BARBAROSSSA, l’invasion de son pays par l’armée d’Hitler, le surprend en vacances dans son village natal alors qu’il attendait la rentrée en classe de Première. Instantanément, à dix-sept ans, il prend la décision de s’engager dans les forces armées. Comme beaucoup de jeunes de sa génération, il n’a qu’un rêve : devenir aviateur ; il fréquente d’ailleurs assidûment l’aéroclub.

D’un pas assuré, il se rend au Conseil rural de son village pour arracher à celui-ci un document qui repousserait d’un an sa date de naissance, portant son âge administratif à dix-huit ans, l’âge légal pour se porter volontaire. Muni de ce sésame, il se rend alors à l’antenne de recrutement militaire la plus proche où, le plus naturellement du monde, il signe sa demande d’engagement. L’administration n’y voit que du feu : « vous recevrez une convocation ». Il la recevra plus du trois mois après.

Aux premiers jours d’octobre 1941, par une fin d’été qui semble devoir durer à jamais, les temps ont changé depuis déjà longtemps. La certitude d’une victoire rapide contre les nazis, o l’origine largement partagée par la population du pays, a laissé la place à une angoisse irrépressible : les armées d’Hitler ont avancé de plus de six cents kilomètres et elles sont à trois cents kilomètres de la capitale. Pire, elles viennent de lancer une nouvelle offensive qui a déjà balayé les défenses qui protégeaient Moscou. C’est à ce moment-là que la convocation apparaît dans la boîte aux lettres d’Ivan Stepanvovitch, qui n’aura même pas le temps de dire au revoir à ses parents : c’est sa tante qui l’accompagnera à la gare pour un long voyage qui durera plus de trois ans. Première étape : Oussouriysk, au bord de l’océan Pacifique, à plus de quatre mille kilomètres de distance à vol d’oiseau, où il arrive dans une école… de transmissions, loin des avions de ses rêves. Au moins, il est désormais membres des forces armées, donc dans la situation idoine pour postuler pour une école d’aviation. On lui propose l’école de tanks, voisine de la sienne. Il s’y plie. Dans son esprit, c’est déjà plus gratifiant que les transmissions.  Voici Ivan dans une école de tankistes, tandis qu’à des milliers de kilomètres, un général inconnu nommé Guéorgui Joukov est en train de sauver Moscou.

Moscou : justement. Un beau matin, toute l’école est tirée de son lit pour être poussée dans des trains avec armes et bagages. Les élèves tankistes sont envoyés dans la contre-offensive qu’a lancée Joukov à… vingt kilomètres de la capitale. Lui, Ivan, restera au bord de l’océan ; il n’est pas encore formé, sans spécialité, dans une école vide. On lui propose une école de mitrailleuses, à Khabarovsk - 500 kilomètres plus au nord. Il accepte encore. Au vrai, il s’agit tout de même cette fois d’une école d’officiers, mais il y arrivera… six mois plus tard.

Juin 1942. Les espoirs irrationnels de victoire nés de la brillante contre-offensive de Moscou se sont déjà évaporés. A la fin de l’hiver, l’envahisseur est parvenu à rétablir un front à deux cents kilomètres seulement de Moscou – c’est mieux que vingt, mais ce n’est pas une victoire. Et puis, au mois de mai, l’Armée rouge s’est jetée dans une ambitieuse, une téméraire contre-offensive pour libérer Kharkov, la grande cité scientifique et industrielle d’Ukraine tombée aux mains de la Wehrmacht à l’automne précédent. Là encore, la bouffée d’optimisme s’est terminée en leçon de tactique en bonne et dûe forme infligée par les généraux nazis. Alors qu’Ivan inaugure ses cours d’officier, Hitler déferle à nouveau. Cette fois, le voici dans le Caucase, refoulant devant lui les troupes soviétiques jusqu’au Don, puis jusqu’à la Volga, plus exactement jusqu’à une cité dont le nom résonnera bientôt dans la presse et sur les ondes radio de toute la planète : Stalingrad. Alors qu’éclate l’une des batailles les plus sanglantes de l’histoire, voilà  Ivan officier. Il n’était que temps. Il reçoit enfin son affectation : une école… Il sera instructeur en Sibérie orientale. Il venait pourtant d’adhérer aux Jeunesses communistes dans l’espoir d’être enfin envoyé au combat. C’est encore loupé et, un an durant, le sous-lieutenant Martynouckhine, bientôt lieutenant plein, formera des mitrailleurs à deux mille cinq cents kilomètres du front.

Un hiver, un printemps puis un été s’écouleront, au cours desquels les événements auront déferlé sans lui. L’Armée rouge a remporté, enfin, la grande victoire  dont elle rêvait depuis plus de vingt mois de guerre, entre Stalingrad et l’Ukraine orientale ; et puis une seconde, à l’été 1943, entre Orel et le fleuve Dniepr, en Ukraine.  Enfin, l’événement  attendu depuis ce jour d’été 1941 se produit. Ivan reçoit un ordre de mission : partir prendre le commandement d’une section de mitrailleurs du 1087e régiment d’infanterie de la 322e division d’infanterie de la 60e armée du 1er Front d’Ukraine, sur le front du Dniepr, au cœur de l’Ukraine.

 

Au front.

Lorsque le lieutenant Martynouchkine arrive au front en décembre 1943, l’Armée rouge a franchi le fleuve Dniepr depuis deux mois et a établi une vaste tête de pont sur sa rive ouest. A Moscou, la Stavka qui, en plus de deux années de guerre, a appris à peaufiner des plans d’une qualité respectable, vient de concevoir une série complexe d’opérations dont la première consistera à sortir de la tête de pont du Dniepr pour faire reculer l’envahisseur vers l’ouest de l’Ukraine. Ce sera l’opération JITOMIR-BERDITCHEV, au cours de laquelle, par un brouillard épais, Ivan Stepanovitch Martynouchkine va connaître son baptême du feu.

Le 26 décembre 1943, la 322e division d’infanterie monte à l’assaut et renverse les défenses ennemies dans l’une des actions les plus réussies de tout l’opération. Trois jours plus tard, elle coupe la voie ferrée qui servait de colonne vertébrale aux deux armées allemandes qui font face. A la Saint-Sylvestre, le lieutenant Martynouchkine entre dans la ville millénaire de Jitomir avec sa division – et sa section de mitrailleuses – pour en déloger l’occupant, maison par maison, dans des combats qui vaudront à la 322e division le qualificatif officiel de jitomirskaïa. A Moscou, ce sont vingt salves de deux cent vingt-quatre pièces d’artillerie qui célèbrent la libération de Jitomir dont l’occupant regrettait, dans un amer rapport officiel, qu’il « n'y avait été presque nulle part possible d'amener la population à prendre des mesures actives contre les Juifs ».

 

 

Jitomir en hiver par temps de brouillard (droits : cathédrale de Jitomir).

 

Pour l’heure, ledit occupant, dont les forces sont commandées par le diabolique Maréchal Erich von Manstein, parviennent, à la nouvelle année, à rétablir astucieusement un front au prix de manœuvres effrénées, mais de justesse et après avoir été toute de même repoussé de cent cinquante kilomètres sur un front large de deux cent cinquante. L’opération JITOMIR-BERDITCHEV, si elle n’a pas été un succès spectaculaire, est un succès tout court qui a ouvert la porte  aux opérations voisines anticipées par la Stavka. Celles-ci vont mener Ivan Stepanovitch jusqu’en Ukraine occidentale, où il va participer à l’offensive militaire la plus spectaculaire de toute la Seconde Guerre mondiale.

 

Opération LVOV-SANDOMIR.

En l’espace de trois mois, l’Armée rouge va lancer en dominos huit autres opérations militaires, articulées les unes aux autres et qui vont repousser près de la moitié sud du front allemand d’entre deux cents et quatre cents kilomètres – un front qui serpente sur mille deux cents kilomètres. En avril 1944, les pluies de printemps mettent un coup d’arrêt aux opérations, même menées au moyen des nouveaux « groupes de cavalerie mécanisée », ce nouveau type d’armées aux capacités tout-terrain inégalées et que la Stavka a fait sortir de son chapeau [2] Les opérations figées, l’ennemi entreprend immédiatement la consolidation de ses défenses en anticipation de la campagne de l’été 1944. De son côté, la Stavka réfléchit à ses grandes orientations pour cette même campagne.

En ce printemps 1944, celle-ci est parvenue à un niveau de maturité dans la conception des opérations qui a dépassé ce qui existe dans toutes les autres armées du monde, y compris dans l’armée allemande. Cette capacité de maîtrise lui permet d’élaborer, non plus seulement des opérations militaires, mais des ensembles d’opérations militaires elles-mêmes séquencées d’une manière cohérente dans le temps et dans l’espace. En ce printemps 1944, la Stavka va battre tous les records en termes d’ambition et de complexité opérationnelles, en mitonnant progressivement, deux mois durant, un plan qui, in fine, va compter six opérations militaires dont la plus petite impliquera des moyens terrestres équivalents à ceux du débarquement allié en Normandie [3]. Articulées entre elles, elles seront échelonnées sur une période de temps de deux mois et demi et sur un espace de deux mille kilomètres de large, et elles impliqueront des opérations de percées et d’exploitation sur des profondeurs de plusieurs centaines de kilomètres qui auront pour objectif de désarticuler les forces nazies.

La clé de voûte de toute cette architecture opérationnelle sera l’opération LVOV-SANDOMIR, dont le rôle sera de parvenir au but stratégique de tout l’ensemble : atteindre la Vistule, en Pologne, deux cents kilomètres derrière les lignes de front des armées qui participeront à l’opération, et établir sur ce fleuve des têtes de pont. Dans l’esprit de la Stavka, ces têtes de pont seront les clés qui rendront ultérieurement réalisables de nouvelles séquences d’opérations dont l’objectif stratégique sera cette fois rien moins que le cœur même du territoire de l’Allemagne nazie [4]. Du point de vue géographique, l’opération aura pour conséquence de repousser entièrement les forces de l’Axe d’Ukraine occidentale. LVOV-SANDOMIR est planifiée pour être déclenchée après trois autres opérations distinctes, elles-mêmes planifiées pour être déclenchées dans trois zones distinctes et à trois dates différentes, les 9 juin, 22 juin et 10 juillet. LVOV-SANDOMIR sera menée par treize armées dont trois armées blindées sur un front de deux cent cinquante kilomètres de large et sera placée sous la direction du Maréchal Ivan Koniev, un général aiguillonné par une grande ambition personnelle mais blanchi sous le harnois et qui maîtrise les concepts qui ont sous-tendu l’élaboration de ces opérations de l’été 1944. La trempe de Koniev ne sera pas de trop pour mener ce coup sur lequel repose tout l’édifice et qui opposera, la Stavka le sait bien, les plus puissantes forces de l’Armée rouge aux plus puissantes défenses de l’Axe sur tout le front : au moment de l’élaboration du plan, le groupe d’armées de l’Axe Nord-Ukraine concentre en effet la plus formidable masse de panzers de toute la Wehrmacht. Le 13 juillet 1944, sous un soleil aveuglant et dans une chaleur irrespirable, LVOV-SANDOMIR éclate.

 

Koltov, le couloir de la mort.

Koniev a prévu deux puissantes percées distantes d’une centaine de kilomètres l’une de l’autre, par lesquelles doivent ensuite s’engouffrer les armées blindées qu’il tient en réserve pour s’élancer dans la profondeur des lignes ennemies et se rejoindre à l’ouest de la ville de Brody, encerclant tout un corps d’armée de l’Axe. Dans un second temps, le chaudron ainsi formé doit être anéanti pour laisser la place à un trou béant de cent kilomètres qui laissera la voie libre à une poussée en direction de la dernière grande ville d’Ukraine encore aux mains d’Hitler : Lvov. Or, LVOV-SANDOMIR commence mal.

A l’aile sud de l’opération, dans une zone de collines forestières aux rares chemins poussiéreux, une fulgurante contre-attaque de panzers fait voler en éclats la cohésion des deux armées d’infanterie voisines l’une de l’autre que Koniev a chargées d’effectuer la percée sud. L’une de ces deux armées n’est autre que la 60e armée au sein de laquelle se trouvent Ivan Stepanovitch Martynouchkine et les hommes de sa section de mitrailleuses. La percée sud étant un échec, c’est tout l’ensemble de LVOV-SANDOMIR qui s’effondre, et par voie de conséquence, tout l’échafaudage de la Stavka pour cet été 1944. Pendant trente-sept heures, le tourbillon d’affrontements sauvages, de chars et de véhicules éventrés et incendiés transforme les bois en un océan de poussière que surplombe un ciel bleu azur strié par des batailles aériennes au cours desquelles l’aviation soviétique prend l’ascendant sur la Luftwaffe. Ivan Stepanovitch est au beau milieu de cette mêlée comme le montrera cette citation à l’ordre de son régiment : « Au cours des combats pour la percée, dans le secteur du village de Trostianiets et pour la cote 396,  le camarade Martynouchkine s’est montré un courageux officier de décision en établissant un plan de feu de mitrailleuses habile qui a rendu possible l’élimination du gros des forces allemandes. Au moment le plus décisif du combat, il s’est porté lui-même à l’assaut d’une position de mitrailleuse ennemie qui couvrait notre flanc. Il en a mis les servants hors de combat, stoppant ainsi le feu de la mitrailleuse, au moyen de laquelle il a ensuite stoppé une contre-attaque allemande ». L’unique bénéfice de toute cette mêlée est une ouverture très étroite, profonde de quelques kilomètres, obtenue par la 60e armée dans la direction d’un village nommé Koltov. Elle s’enfonce dans une épaisse forêt que les matraquages de l’artillerie lourde allemande rendent irrespirable.

Au beau milieu de la nuit du 15 au 16 juillet, Ivan Koniev a un échange téléphonique avec l’un de ses généraux d’armée, qui commande l’une des deux puissantes armées blindées qui attendent le succès de la percée sud pour se lancer en direction des arrières de l’ennemi. Les deux officiers décident d’un coup de dés : lancer l’armée blindée à travers le trou de serrure entrouvert par la 60e armée pour tenter d’élargir et d’approfondir celui-ci. Le risque est gros : les chars peuvent y laisser des plumes et donc user prématurément leur potentiel offensif qu’il est pourtant nécessaire de préserver pour la phase qui suivra la percée. Alors qu’au-dessus de la cime des arbres, le ciel nocturne bleuit lentement, les chars démarrent leurs moteurs pour aller se mélanger aux fantassins dans des routes resserrées et taillées au milieu de la forêt. Les Allemands, qui ont eux comprennent l’enjeu et la manoeuvre, lâchent immédiatement les rênes de l’enfer contre le « couloir de Koltov ». Pendant les soixante-dix heures qui suivent, leur artillerie lourde écrase les frontoviks dans le couloir harponné par les assauts de deux divisions de panzer. La situation est rendue encore plus périlleuse par la présence d’une rivière transversale, la Sieret. Le prix est lourd. A la 322e division de Martynouchkine, la voiture du commandant de la division est retournée par l’explosion d’un obus lourd. La moitié de ses dents de devant volent ainsi qu’un morceau d’oreille. Il est évacué vers l’arrière, rendu muet par muet par sa langue transpercée de morceaux de métal. La bataille est devenue infernale, la décision reste en suspens. Koniev décide alors de jouer à quitte ou double : pour tenter de faire basculer l’histoire qui vacille, il alourdit sa mise en y ajoutant sa dernière carte, son autre armée blindée. Au 18 juillet, il a réussi. La percée est là.

Cinq jours après cette victoire, le lieutenant Martynouchkine fait l’objet d’une nouvelle citation : « Au cours de ces combats contre l’envahisseur, le camarade Martynouchkine, à la tête de sa section de mitrailleuses, a agi avec courage, audace et d’une manière décisive. Dans le combat pour les villages de Gloubtchen Vielki et de Tchistylouié, le feu des mitrailleuses de sa section a mis hors de combat plusieurs points de feu ennemis, permettant la progression de l’infanterie.  Le camarade Martynouckhine et sa section ont été les premiers à franchir la rivière Sieret, où sa section a alors mis hors de combat trois autres nids de mitrailleuse ennemis et leurs servants, apportant une contribution significative à l’action dans un secteur essentiel de l’offensive.  Par ces faits, le camarade Martynouchkine est proposé pour l’ordre de l’Etoile rouge. Signé : lieutenant-colonel Fomitchev, cammandant le 1087e régiment d’infanterie tarnopolski ».

La rédaction du commentaire complet du témoignage d’Ivan Stepanovitch Martynouchkine, ainsi que la diffusion intégrale de ce dernier, sont différés en raison du confinement COVID-19, les rushes étant restés sur des disques durs à Paris…

A suivre…

 Pierre Bacara

 

 

[1] De son vrai nom Sandomierz (prononcer Sandomierj), en Pologne. L’objectif stratégique de l’opération LVOV-SANDOMIR, lancée le 13 juillet 1944 par le 1er Front d’Ukraine du [Maréchal ?] Ivan Koniev, est d’établir une tête de pont sur la rive occidentale de la Vistule dans la perspective d’opérations futures en direction de l’intérieur du Reich. La mission est accomplie le 29 juillet. Immédiatement, la Wehrmacht, tout aussi consciente que l’Armée rouge de l’importance stratégique de la tête de pont, y dirige une véritable armada pour la réduire, inaugurant l’une des batailles les plus dantesques de toute la Seconde Guerre mondiale. Il faudra un mois aux soldats du 1er Front d’Ukraine pour décourager les Allemands. [Retour au texte]

[2] Ces groupes de cavalerie mécanisée sont une spécialité russe. Il s’agit d’une petite armée de quelques dizaines de milliers d’hommes dont la vertu cardinale est une mobilité tout-terrain sans équivalent dans aucune autre force armée au monde.  Pour les planificateurs des opérations, ces groupes de cavalerie mécanisée sont une nouvelle catégorie d’unités d’exploitation  qui apporte la carte d’une supériorité arithmétique sur l’ennemi en termes de mobilité.

La mobilité d’un groupe de cavalerie mécanisée est le résultat de sa composition : son matériau de base consiste en un corps de cavalerie et en un corps mécanisé mixte (infanterie motorisée et blindés). Par « cavalerie », il faut entendre non plus la cavalerie de 1914 qui chargeait à cheval, mais bel et bien des fantassins qui combattent à pied et se déplacent à cheval. Cette « cavalerie » possède ainsi, et alternativement dans le temps, le potentiel de combat de l’infanterie et la mobilité de la cavalerie – particulièrement dans les terrains les plus inhospitaliers. Quant au corps mixte mécanisé, il reste du modèle qui a fait ses preuves depuis l’hiver 1942-1943, à savoir le résultat de l’addition de divisions d’infanterie motorisées et de brigades blindées, entraînées pour constituer un tout synergique doté des capacités à la fois de mouvement, de combat et d’occuper une position conquise. Les chars des groupes de cavalerie mécanisée consistent en principe en une majorité des chars légers, donc moins lourdement armés et moins fortement blindés, mais dont la capacité à se faufiler à travers tous les types de terrains assure une mobilité cohérente avec celle de tout le groupe de cavalerie mécanisée.

A cette paire primordiale corps de cavalerie/corps mécanisé, on ajoute les unités nécessaires à l’autonomie en combat du groupe de cavalerie mécanisée comme des unités d’artillerie de campagne, de camions lance-fusées katiouchas, d’artillerie antichar, d’artillerie antiaérienne, du génie…

La composition d’un groupe de cavalerie mécanisée est adaptée en fonction des caractéristiques de la bataille qu’il va affronter : saison, terrain, géographie. Plus ces paramètres compromettent la mobilité, plus celle-ci sera poussée et plus la combinaison retenue sera légère ; inversement, plus ces paramètres seront favorables, plus la combinaison retenue pourra se permettre une certaine lourdeur, par exemple en substituant aux unités de chars légers des unités des chars moyens, voire même de chars lourds dans les meilleurs cas.

Le tout est placé sous les ordres d’un général expert dans le domaine de tirer le maximum de la souplesse de l’ensemble dans des opérations d’exploitation en profondeur.

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[3] A noter que la concomitance entre ces six opérations soviétiques et les deux opérations alliées OVERLORD (le débarquement Normandie et la conquête de la Normandie et de la Bretagne) et DRAGOON (le débarquement en Provence et l’offensive dans la vallée du Rhône) n’est pas un concours de circonstances. C’est début décembre 1943 que la planification de ces opérations à l’échelle stratégique européenne a été arrêtée à la conférence interalliée de Téhéran, qui a réuni pour la première tous ensemble Staline, le président des Etats-Unis Franklin Roosvelt et le premier ministre britanniques Winston Churchill, ainsi que de nombreux membres éminents des grands états-majors américains et britanniques. Ce méta-ensemble d’opérations doit être engagé en mai 1944 mais en fin de compte, son envergure dans l’histoire, et donc implicitement les contraintes qu’il impose en termes de ressources, d’organisation et de planification feront qu’aucun des membres de l’alliance ne sera prêt pour l’action à cette date. Concrètement, les Alliés occidentaux n’inaugureront leurs opérations que le 6 juin et les Soviétiques trois jours plus tard.

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[4] Depuis plus de soixante-dix ans, les historiens confrontent leurs analyses pour parvenir à établir complètement l’articulation très complexe du plan de la Stavka pour l’été 1944. aujourd’hui encore, ils restent divisés en plusieurs écoles d’interprétation. Pour notre part, nous retenons l’analyse que l’historien français Jean LOPEZ développe dans son ouvrage Opération Bagration, la revanche de Staline, paru en 2014. Dans cette ouvrage, il présente une analyse tout à la fois structurée et exhaustive qui aboutit à la conclusion que l’opération LVOV-SANDOMIR est bel et bien le cœur de tout l’édifice. Cette analyse nous paraît être la plus aboutie et la plus convaincante de toutes celles qui ont été proposées jusqu’ici.

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Sources :

 

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KADARI, Yannis : Michael Wittmann, la légende de la Panzerwaffe, Batailles & blindés, septembre-octobre 2007 [144]

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