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L’association High Flight se donne pour objectif de recueillir, sous forme audiovisuelle, la parole et le regard des derniers témoins de la Seconde Guerre mondiale, quelle que soit leur nationalité et leur passé, avant qu’ils ne disparaissent.

Elle est ouverte à toutes et à tous, cinéastes, journalistes, historiens ou étudiants mais également bien sûr simples particuliers désireux d’apporter à un tel projet un savoir-faire, des idées ou même de simples informations.

Enfin, elle s’impose le refus de toute apologie de quelque modèle politique, économique, social, moral, culturel ou religieux que ce soit ainsi que le refus de mettre les images au service de toute vision délibérément déformée des faits historiques.

Pierre Bacara et Katia Gorskaïa

High Flight

 Ô, je me suis libéré des sombres chaînes de la Terre, 

Et dans un rire d’ailes d’argent, j’ai dansé dans les cieux.

Vers le soleil je me suis élevé, jusqu’à l’allègre vertige

Des nuages transpercés de lumière, et j’ai fait mille choses

Dont vous ne pourriez rêver. J’ai tournoyé et plané et virevolté

Haut, dans le silence baigné de lumière. M’y accrochant,

J’ai pourchassé le vent hurlant, et j’ai lancé

Mon fervent destrier au travers d’insondables abysses d’air.

Là-haut, tout là-haut, dans un incandescent délire bleu,

J’ai surplombé, d’une grâce facile, des sommets balayés par les vents,

Où jamais hirondelle, ni même aigle ne vola,

Et, l’âme muette et transportée, j’ai foulé les sanctuaires de l’espace,

Tendu la main, et touché le visage de Dieu.

John Gillespie Magee

La graine

Un beau jour du printemps 2010, où je feuilletais un magazine spécialisé d’histoire aéronautique, j’apprends la disparition alors toute fraîche de l’une de ces nombreuses figures des cieux de la Seconde Guerre mondiale, décédé dix mois plus tôt à l’âge de quatre-vingt-neuf ans. J’ai soudain réalisé, d’une manière aiguë, que l’aura qui entourait ces personnages ne les affranchissait pas du statut d’hommes mortels et que les jours leur étaient désormais comptés. C’est ainsi que j’ai formé le projet informel de me porter à leur rencontre, de leur parler, de les écouter, de les filmer avant qu’ils ne nous quittent pour leur dernier vol. Le nom du projet m’est venu intuitivement : High Flight, titre d’un célèbre poème écrit par un garçon de dix-neuf ans américano-britannique, John Gillespie Magee. Pendant la Seconde Guerre mondiale, ce jeune homme s’était engagé volontaire dans la Royal Air Force. Par une de ces matinées brumeuses qui nimbent souvent l’Angleterre, le jeudi 11 décembre 1941 eut lieu l’un de ces mortels vols d’entraînement tous temps dont la RAF avait le secret.

En surgissant d’épais nuages bas à six cents kilomètres à l’heure à bord de son Spitfire, John Gillespie Magee a percuté un avion de transport. Il a été inhumé le surlendemain. Jamais il ne ferait partie de ceux dont les noms seraient gravés dans les riches heures de ces temps épiques ; John Gillespie Magee ferait partie de ces millions d’êtres dont l’histoire n’a pas retenu le nom. Pourtant, son poème, rédigé quelques semaines seulement avant sa mort, allait devenir, pour cette génération de combattants du ciel, un hymne silencieux.

En ce printemps 2010, ce garçon qui avait trouvé la mort soixante-neuf ans plus tôt avait planté la graine du projet High Flight.

L’étincelle

C’est deux ans plus tard, en marge des allées et venues d’un déjeuner de travail, que j’ai fait par hasard la connaissance d’un vieil homme menu, discret et s’exprimant d’une voix douce. Allez savoir pourquoi, entre cet homme et moi, une inexplicable étincelle s’est produite. Discrètement, nous nous sommes mis à parler, d’un sujet que, selon toute vraisemblance, il abordait rarement : il était né en Normandie et il avait dix ans le 6 juin 1944. A l’âge où les enfants d’aujourd’hui s’extasient devant leur premier smartphone, ce Monsieur avait été plongé au cœur du cataclysme de l’opération OVERLORD. Alors que nous parlions, le projet High Flight est lentement, douloureusement remonté jusqu’à ma conscience, me faisant éprouver je ne sais quel sentiment diffus, irrationnel, de culpabilité, un peu comme si le destin m’avait placé en présence de cet homme dans l’unique dessein de me reprocher mon inaction. Les jours suivants, je me suis arrangé pour prendre l’habitude de me retrouver dans ce restaurant aux heures où Monsieur, silencieux comme une tombe, semblait avoir ses habitudes. Pour mon plus grand bonheur, lui et moi avons chaque fois réussi à nous « caler » sur la fréquence de ses souvenirs de cette époque tragique ; jusqu’au jour où je me suis jeté à l’eau, lui proposant de témoigner devant une caméra. Les yeux las, il m’a répondu en substance : « Le fardeau de ces souvenirs est si lourd pour une âme humaine qu’elle a besoin, pour le porter, de l’appui du silence » sans se départir de son calme et de sa douceur. Bien que je me refusasse à l’admettre, cette conversation sonnait la fin du voyage dans lequel il m’avait emmené, passager clandestin dans sa mémoire. La principale leçon que j’ai tirée de cette aventure intérieure a été que le projet High Flight n’avait aucune raison de poser comme frontière celle de l’univers des aviateurs, et que tous ceux qui avaient vu de leurs propres yeux ces temps tumultueux, où se confondaient un passé révolu et un avenir plein d’espoir mais encore inconnu, étaient les bienvenus ; tous ceux qui, combattants ou civils, hommes, femmes ou enfants, ont vécu dans leur chair ce qui n’est pas écrit dans les livres d’histoire.

Pierre Bacara