Kharkov 1942, le brelan fatal

« La bataille de Kharkov […]. L’historiographie soviétique l’a longtemps tenue cachée. Une enquête a bien été menée en 1951 par l’état-major général de l’Armée, mais le rapport […] est resté dans un coffre. Ce n’est que dans les années 1960 que les langues se délient […]. Et il faut attendre 1998 pour voir l’historien américain David Glantz livrer la première étude de fond, menée du point de vue soviétique, et appuyée sur le rapport de 1951. ».

- Jean LOPEZ, Stalingrad, la bataille au bord du gouffre

 

« Si nous avions informé le pays tout entier de cette catastrophe, je crains fort qu’il l’eût très mal pris »

 - Staline

Au printemps 1942, la deuxième bataille de Kharkov est l’aboutissement le plus spectaculaire des réflexions stratégiques menées par Staline, la Stavka et l’état-major général de l’Armée rouge après la fin de l’opération BARBAROSSA lancée par Hitler contre l’Union soviétique en 1941. L’opération KHARKOV débouche sur un désastre confondant qui révèle à Staline et à la Stavka que lorsque le manque d’expérience et l’aveuglement s’additionnent, les perspectives de succès sont minces ; et à l’historien que lorsque cette addition est à son tour multipliée par la malchance, elle constitue alors un brelan fatal qui réduit les chances à néant.

 

Printemps 1942, le jour d’après le cauchemar 

Moscou, début mars 1942 : Staline, la Stavka et l’état-major général de l’Armée rouge se débattent dans une situation dont ils ont bien du mal à démêler les fils. 

Tout avait pourtant bien commencé.

 

  Moscou au début de l’opération TAIFUN (« Typhon »), le dernier acte de l’opération BARBAROSSA.

 

Dans la nuit du 4 au 5 décembre 1941, les cinq armées du groupe d’armées Centre allemand, qui avait mené une offensive de deux mois jusque dans la banlieue même de la capitale soviétique (l’opération TAIFUN, « Typhon »), avaient fini par jeter le gant pour passer sur la défensive. L’Armée rouge, au prix de sacrifices effarants, grâce à un courage inouï mais grâce aussi aux réflexes aigus du général Guéorgui Joukov devant Moscou, avait réalisé l’impossible : brûler, jusqu’à l’ultime goutte, le potentiel phénoménal que la Wehrmacht avait investi, pendant cent soixante-six jours, dans la plus grande offensive militaire que l’histoire ait connue, l’opération BARBAROSSA. Quelques heures plus tard seulement, en pleine nuit, par un mètre de neige, trois armées soviétiques passaient à la contre-attaque sur un front de deux cents kilomètres au nord-ouest de Moscou, autour de Kalinine – l’ancienne Tver des tsars - à une centaine de kilomètres seulement de la capitale, sonnant l’heure de la grande contre-offensive d’hiver menée par le sauveur de Moscou, Joukov.  

 

 

 Le front le 5 décembre 1941 au dernier jour de l’opération TAIFUN. La capitale de cinq millions d’habitants est menacée par deux pinces de la Wehrmacht, l’une au nord-ouest, qui mord sur la banlieue même de Moscou, l’autre au sud-est, dans la région de Toula.

 

Le lendemain 6 décembre, trois autres armées étendaient encore la contre-offensive, contre la pointe même de la pince nord de feu l’opération TAIFUN, à l’ouest et au nord-ouest de Moscou jusqu’à Toutchkovo, sur cent cinquante kilomètres de front supplémentaires, et deux autres armées passaient encore à l’attaque sur cent kilomètres, au sud de Moscou, de Toula à Mikhaïlov. Le but : faire reculer, sur un total de quatre cent kilomètres de front à vol d’oiseau – la distance de Poitiers à Montélimar - les deux énormes pattes, chacune large de cent kilomètres, avancées au début de l’hiver par le groupe d’armées Centre allemand au nord et au sud de Moscou. Ce qui restait de l’Armée rouge qui avait défendu la capitale se lançait, comme un revenant, contre ce qui restait de la Wehrmacht qui l’avait attaquée. Les divisions soviétiques, fantômes titubants, sont reparties de l’avant, orchestrées par un Joukov malin comme un renard. Cela a suffi.  

Dans certains secteurs, les attaques soviétiques ont provoqué la panique dans les lignes allemandes, l’ennemi laissant en plan tout son matériel lourd sous les yeux écarquillés d’un Hitler qui voyait fondre ses avoirs. Le 28 décembre, un prisonnier de guerre soviétique nommé Alexandre Vassiliev, employé à des travaux de déneigement au village de Chatchovaskaïa, à l’ouest de Volokolamsk, lieu des plus effroyables combats de la défense de Moscou, a même prophétisé la libération imminente du village : les soldats allemands l’ont exécuté sur place. Le coup asséné par Joukov a été si farouche qu’il a déclenché une crise entre Hitler et ses généraux : trente d’entre eux seront mis à la porte de leur commandement, y compris le commandant en chef de l’armée de Terre allemande à qui Hitler, irrité, succédera en personne. En dix jours de combats, les deux pinces d’acier que les généraux d’Hitler avaient avancées en direction de Moscou ont été nivelées jusqu’à leur base. A Moscou, le baromètre de la menace, qui avait atteint le niveau « dramatique », a baissé d’une graduation jusqu’au niveau simplement « très grave ». 

 

 

Janvier 1942 : après un combat, des frontoviks de la 5e armée transportent des blessés vers le bataillon médical dans un village tout juste libéré du secteur de la petite ville de Mojaïsk, symbole de la défense de la capitale soviétique à l’automne 1941 et qui a donné son nom à la plus célèbre ligne de défense de la bataille de Moscou. A mesure que les frontoviks libèrent des villes et des villages, les récits des civils libérés leur font découvrir, pour la première fois à grande échelle, l’étendue des atrocités commises par les nazis. Cette expérience leur insuffle une rage qui vient se cumuler à la ferveur patriotique dont ils faisaient déjà preuve depuis BARBAROSSA et que la Wehrmacht avait dûment consignée dans ses rapports. Dans l’immédiat, cette rage est l’un des carburants essentiels de l’Armée rouge en attendant que le gigantesque déménagement des usines en 1941 ne porte ses premiers fruits, et en attendant la montée en puissance du Lend-Lease. A ce dernier sujet, le document illustre avec éloquence le manque de camions qui frappe l’Armée rouge depuis que ceux-ci ont été omis par les plans quinquennaux pourtant largement motivés par les besoins des forces armées.  

Lorsque les soldats d’Hitler ont semblé commencer à reprendre leurs esprits, Joukov a maintenu sa pression et son rythme, les repoussant au total de deux cents kilomètres en moyenne sur un front cette fois large de plus de six cents – la distance de Paris à Montpellier - à une exception frappante : une imposante excroissance allemande de deux cents kilomètres de large et de cent cinquante de profondeur, balcon menaçant qui paraissait surplomber Moscou et qui étendait son ombre jusqu’à soixante kilomètres seulement à l’ouest de la capitale : le saillant de Rjiev-Viazma. Nonobstant cette encombrante tache dans le tableau, début janvier 1942, Joukov avait encore atténué d’un cran le baromètre du danger jusqu’au niveau simplement « inquiétant ». 

La contre-offensive d’hiver de Moscou a constitué une victoire défensive d’autant plus remarquable qu’elle a été obtenue par des forces encore très largement immatures qui ne l’ont emporté que grâce à l’énergie de leurs combattants et au talent de leur chef d’orchestre, le général Guéorgui Konstantinovitch Joukov. Néanmoins, elle restait une victoire défensive ; pourtant, cette victoire défensive a suffi à déclencher chez Staline la première de ces crises d’euphorie aiguës qui, à répétition, l’éloigneront de la réalité et que l’Armée rouge paiera parfois argent comptant.  

 

 

 Le front le 7 janvier 1942 après les trois semaines de la tempête  de la contre-offensive Joukov. 

 

Le Vojd s’est en effet mis en tête de métamorphoser le beau succès de la contre-offensive en un grand soir qui resterait gravé dans l’histoire comme celui de « l’écrasement total des troupes hitlériennes en 1942 » [sic] : il fallait exploiter la situation, battre le fer tant qu’il était chaud et surtout ne pas offrir à l’envahisseur la moindre opportunité qui lui permettrait de restaurer ses forces. Aux yeux des généraux de l’Armée rouge, cette posture revenait à miser sur-le-champ les minces ressources qui lui restaient pour 1942, et donc prendre le gros risque de les dilapider. Cependant, ils se sont inclinés et se sont attelés à la tâche [1]. Le premier de leurs travaux d’Hercule, le plus flagrant, consistait bien entendu à s’attaquer au saillant de Rjiev-Viazma et, au vrai, les choses on finalement plutôt bien démarré.  

Au 20 janvier, au bout des deux premières semaines de l’ « acte II » de Staline, si le ci-devant saillant existait toujours bel et bien, il avait un peu moins fière allure : les Soviétiques, affrontant une météo épouvantable, en avaient dévoré le tiers oriental et en avaient repoussé de quarante kilomètres la face est, désormais éloignée de Moscou d’une petite centaine de kilomètres. Sans aller jusqu’à parler de victoire, il s’agissait déjà là d’un soulagement. En bonus, l’une des armées de Joukov, la 33e, avait foré dans cette face est un couloir qui y pénétrait d’une vingtaine de kilomètres de profondeur en direction du sud-ouest. Le fond de cet étroit tunnel n’était plus situé qu’à une cinquantaine de kilomètres de Viazma, le cœur même du saillant ennemi. Joukov, analysant la nouvelle situation, en a extrapolé une suite hardie à l’offensive imposée par Staline : tenter de découper les trois quarts du saillant, de l’isoler du front ennemi et de le détruire. Comment ? Au moyen d’une tactique en trois volets.  

D’abord, parachuter des unités aéroportées dans l’intérieur du saillant, plus précisément au sud-ouest de Viazma. Les parachutistes auraient pour mission d’établir une vaste poche soviétique à l’intérieur même de la base du saillant. Ensuite, continuer de faire progresser la 33e armée, depuis son couloir de sape, en direction de cette poche, qui ne serait alors plus éloignée que d’une vingtaine de kilomètres. Simultanément, lancer, à partir du pied du flanc nord du saillant, une autre armée, en direction du sud et de la même poche. Cette armée aurait, elle, certes, à se frayer un chemin de plus de cent kilomètres sur les arrières allemands pour rejoindre la poche parachutiste mais, si le pari de Joukov devait réussir, alors deux des trois armées allemandes tenant le saillant de Rjiev-Viazma seraient coupées de leurs arrières et encerclées. Le plan était complexe, risqué même, mais ce risque était à la mesure de l’enjeu : repousser la menace des armées d’Hitler loin de la capitale du pays.  

Le parachutistes, bravant une météo hostile, ont sauté au-dessus du saillant et ont réussi y à ouvrir une poche ployant sous une neige épaisse ; la 33e armée a réussi à continuer à creuser sa voie vers l’ouest et à atteindre la poche ; au coin gauche (nord-ouest) du saillant, l’armée venue du nord a percé les défenses allemandes puis s’est enfoncée en direction de la poche sur plus de cent kilomètres, jusqu’à une quinzaine de kilomètres seulement des parachutistes et de la 33e armée. Comme l’avait espéré Joukov, les deux armées allemandes qu’il convoitait étaient bel et bien presque totalement enfermées.  C’est alors que le sauveur de Moscou est tombé sur un os. 

En effet, quelques jours avant le déclenchement de l’ambitieuse opération de Joukov, Hitler, remarquant que son atout du saillant de Rjiev-Viazma [2] commençait à s’émacier et donc à perdre une partie de sa masse stratégique, a lui aussi pris une décision : remplacer le commandant – malade - de l’une des deux armées allemandes auxquelles le général soviétique était en train de songer - la 9e -  par un général en qui il place beaucoup d’espoirs : le général Walter Model, un homme habité par une énergie irréelle et réactif comme un chat sauvage. Début février, le nouvel arrivant a décidé deux contre-attaques, chacune à la racine même de l’une des deux lames du couperet que Joukov avait lancé vers Viazma. Au sud du saillant, la 33e armée et les paras qu’elle avait rejoints ont à leur tour été coupés de leurs arrières. A l’ouest du saillant, l’autre armée soviétique, celle qui s’était enfoncée dans les arrières allemands dans le sens nord-sud, a subi le même destin, à une différence près : la 39e armée, abandonnant l’idée de tendre la main à la poche de la 33e armée et des parachutistes, a effectué un virage de 180 ° en direction du nord. Rebroussant complètement chemin, elle est parvenue à remonter dans l’autre sens tout le chemin qu’elle avait parcouru, jusqu’à son point de départ, puis à percer l’encerclement de Model et, enfin, à s’extirper du piège. Au bilan, la téméraire entreprise de Joukov était un échec qui laissait une armée soviétique isolée dans une poche au beau milieu du saillant qu’elle devait contribuer à détruire. Le coup de griffe de Model révélait un réveil progressif des Allemands qui commençaient à s’ébrouer après leur long cauchemar moscovite et qui regagnaient en réactivité.

 

 

 Le général Walter Model, cinquante-trois ans, nouveau commandant de la 9e armée, vétéran de la Grande Guerre multidécoré pour héroïsme, est un général singulier qui fera passer bien des nuits blanches à tous ses ennemis, et une figure de la Wehrmacht. Bien qu’il ne fasse pas partie de la puissante caste des aristocrates prussiens, il a la chose militaire chevillée au corps – il a enseigné l’histoire militaire. Quelle que soit la situation, Walter Model trouve toujours la solution, quitte à jeter aux orties tous les canons militaires – et il attend de ses hommes qu’ils en fassent autant. Model est un météore insaisissable, toujours introuvable. Ne supportant le contact que de la troupe qu’il écume sans relâche, présent partout à la fois, solutionnant mille problèmes immédiats, il dirige un division ou un corps d’armée comme un chef de tribu. Indifférent à l’existence des officiers qu’il commande tout comme à ses supérieurs immédiats, imperméable à toute notion hiérarchique, il ne sait communiquer que par reproches ou sarcasmes avec les officiers, chez qui il suscite une répulsion automatique. Partout où il arrive, il déclenche une épidémie de demandes de mutation. C’est pourtant lui qui, six jours après le déclenchement de BARBAROSSA, a conquis Bobrouïsk à 350 kilomètres de ses lignes de départ et lui qui a bouclé la poche de Kiev en septembre 1941. Pendant la contre-offensive Joukov, son corps d’armées, ballotté par les éléments, a gardé toute sa cohésion. Les capacités de Model sidèrent ses supérieurs – sauf ceux qui le commandant directement – et elles ont fini par siffler aux oreilles d’Hitler qui, à la mi-janvier 1942, confie le saillant de Rjiev à cet homme par ailleurs parfaitement indifférent aux atrocités qu’il côtoie en Russie – il finira par y recourir lui-même à une échelle massive. 

 

En ces premiers jours du mois de mars 1942, Joukov tempête pour obtenir les troupes fraîches nécessaires pour secourir la 33e armée ; mais cette fois, l’Armée rouge est bel et bien à sec. Après qu’elle ait lâché le peu qui lui restait dans l’offensive Staline, elle n’a maintenant plus rien, et la triste affaire de la 33e armée semble entendue. Pour les chefs militaires soviétiques qui, à l’automne et à l’hiver, ont vécu les heures les plus ténébreuses de la guerre contre l’Allemagne d’Hitler, l’heure est venue d’émerger de l’œil du cyclone pour, enfin, dresser le bilan ; et ce bilan est sinistre. 

 

Stratégie 1942 

La saison de la raspoutitsa est imminente. Sur un front qui serpente sur deux mille six cents kilomètres (plus de mille cinq cents kilomètres à vol d’oiseau soit la distance qui sépare le Maroc du Royaume-Uni), un silence martelé par la pluie va retomber sur le front et sur les tombes des cinq millions de morts soviétiques de l’opération BARBAROSSA. Au vrai, nombre de ces tombes n’en sont pas, comme celles des civils écrasés dans leur logement par les bombardements de terreur de la Luftwaffe ; celles des familles villageoises que l’incendie de leur village par les soldats allemands à condamnées à errer dans l’hiver le plus glacial qu’ait alors connu l’Europe au XXe siècle ; celles des centaines de milliers prisonniers de guerre que la Wehrmacht a laissés mourir, privés de nourriture et de soins, dans des baraquements dénués de chauffage ou à même la terre [3] ; sans oublier celles du million d’habitants juifs tués au pistolet, au fusil ou à la mitrailleuse au bord de fosses communes par les SS-Einsatzgruppen aidés par les soldats des unités régulière et, rappelons-le, par une partie des populations des pays Baltes et des régions ukrainiennes de Galicie et de Volhynie.  

Quant à l’armée rouge elle-même, en huit mois d’apocalypse, elle a perdu quatre millions d’hommes tués, portés disparus ou hors de combat, dont 80 % de ses officiers. Refoulée par Hitler de sept cents kilomètres (mille à son point le plus extrême – soit la distance qui sépare la France de l’Ukraine) à l’intérieur de son territoire national, elle a perdu ou abandonné dans les combats des quantités astronomiques de matériel [4]. Deux citoyens soviétiques sur cinq sont sous le joug nazi. Le tiers de l’économie de l’Union soviétique est entre les mains d’Hitler : plus de la moitié de sa production d’acier ; la moitié de son électricité ; les deux tiers de sa production de céréales, les trois quarts de son aluminium. Les milliers d’usines déménagées vers l’arrière au cours du pharaonique déménagement de 1941 vers l’Oural et la Transcaucasie ont enfin recommencé à produire, mais il ne s’agit là que d’un redémarrage et il faudra encore du temps avant que l’industrie soviétique ne produise à nouveau à plein régime. Cependant, des chars, des avions, des pièces d’artillerie neufs – et, surtout, modernes - commencent à apparaître à la sortie des usines, au prix de sacrifices inouïs consentis par des millions d’ouvriers et d’ouvrières – adultes ou  enfants - qui peinent au-delà de leurs forces. A cette lumière au bout du tunnel viennent s’additionner, depuis la fin de l’été 1941, les premières livraisons anglo-saxonnes du Lend-Lease, encore maigres mais qui ont le très grand mérite de ne pouvoir mieux tomber [5]. C’est dans ce paysage lugubre et démesuré, mais qu’éclaire une pâle lumière, que les chefs soviétiques retroussent leurs manches pour anticiper la fin du printemps et l’arrivée de l’été. 

La question qui crève les yeux est la suivante : faudra-t-il alors prendre l’initiative des opérations militaires ? Il crève les yeux que l’Armée rouge n’a pas encore la musculature qu’exigerait une telle ambition. En effet, elle n’a pas triomphé du cataclysme de BARBAROSSA [6], elle n’a fait qu’y survivre avec de lourdes pertes qui n’ont encore été compensées que très partiellement. Oui, elle est toujours en état de se défendre. Non, elle n’est pas en état d’attaquer ; ou tout du moins pas en état de prendre l’initiative des opérations de 1942 lorsque la raspoutitsa cédera la place aux premiers beaux jours. A la Stavka, à l’état-major général, la cause est entendue : par la force des choses, la posture de l’Armée rouge pour 1942 sera défensive. Cela, même Staline – pourtant toujours en proie à ses pulsions offensives – finit par le comprendre. Mais le Vojd reste en effervescence et exige une posture défensive à sa façon : une posture défensive « active ». Il s’agira, certes de ne prendre l’initiative d’aucune opération offensive d’envergue stratégique, mais cependant de prendre au moins la précaution de compromettre les plans de l’envahisseur au moyen d’opérations offensives ponctuelles menées à des emplacements sélectionnés pour les perturbations qu’elles infligeront à l’ennemi dans ses propres offensives stratégiques qui, inéluctablement, se produiront. Ainsi donc, en ce début du mois de mars 1942, l’ordre de Staline vient clore la réflexion : la stratégie de l’Armée rouge pour 1942 sera celle de la « défensive active ».  

Il s’agit donc désormais d’étudier avec soin les cartes militaires afin d’identifier les secteurs où ces coups de hallebarde déséquilibreront le plus les généraux d’Hitler. Tous les cerveaux se mettent au travail pendant qu’à deux cents kilomètres au sud-ouest de Moscou, Joukov, épuisé mais à qui Staline a enfin trouvé des renforts, lance en vain deux armées à la rescousse de la 33e armée, toujours prisonnière de Model à l’intérieur du saillant de Rjiev-Viazma. Toujours au même moment, dans la petite ville ukrainienne de Koupiansk, au quartier général de la Direction du Sud-Ouest – qui embrasse le tiers sud de tout le front - le Maréchal Semion Timochenko, par ailleurs membre de la Stavka [7], réunit son état-major en conférence pour apporter sa pierre à cette réflexion stratégique. A Moscou, Staline lui-même, entre deux réunions ou bien dans sa datcha, médite sur le même thème. Une semaine après la conférence de Koupiansk, le Vojd enfante un plan stratégique de défense active qui impliquerait pas moins de… sept offensives. L’état-major général, dubitatif, lui fait observer qu’une stratégie défensive bâtie sur sept offensives ne serait plus vraiment une stratégie défensive, et note qu’un trop grand nombre d’offensives diluerait leur puissance et, par conséquent, l’impact de chacune d’entre elles. Le nombre des « offensives défensives » retenues pour l’été 1942 sera donc compressé [8]. Or, il se trouve que l’une d’elles va attirer l’attention croissante de Staline et de la Stavka : celle que préparent le Maréchal Timochenko et son état-major depuis leur quartier général de Koupiansk.  

 

 Le Maréchal ukrainien Semion Timochenko. A quarante-sept ans, ce colosse est déjà  un vétéran et héros de la Première Guerre mondiale, de la révolution et de la guerre civile, doublé d’un ancien ministre de la Défense. S’il n’a pas la réputation d’un général de génie, l’on on oublie souvent qu’il est l’artisan de la première défaite terrestre importante de l’histoire du IIIe Reich, à Rostov, à l’hiver 1941-1942. Last but not least, c’est un travailleur calme, méthodique et entreprenant qui n’économise pas sa peine.  

 

Le 22 mars, toute cette équipe envoie à la Stavka le plan qu’elle a élaboré. En quoi consiste-t-il ?  

 

Le plan Timochenko 

Le plan de Timochenko et de son chef d’état-major, le brillant et prometteur général arménien Ivan Bagramian [9], a été inspiré par une victoire notable remportée discrètement en janvier, dans l’ombre de la contre-offensive Staline. 

A sept cents kilomètres au sud de Moscou, au moment où la contre-offensive avait encore le vent en poupe, Timochenko et Bagramian ont, de leur côté, lancé deux Fronts [10] contigus dans une attaque limitée, mais aussi violente que totalement inattendue par l’ennemi, le long d’une portion de cent kilomètres du front d’Ukraine orientale, resté silencieux depuis l’achèvement de l’offensive du groupe d’armées Sud allemand dans le Donbass en novembre 1941. L’idée de Bagramian était de tenter d’établir une tête de pont sur la rive occidentale de la rivière Doniets afin de disposer, ultérieurement, d’un tremplin pour une opération plus ambitieuse. En outre, le choix du lieu de la tête de pont présentait la plus-value de trancher net l’artère ferroviaire nord-sud stratégique du groupe d’armées Sud allemand en Ukraine orientale. La vigueur et la surprise de l’attaque ont permis aux deux groupes d’armées soviétiques, le Front du Sud-Ouest et son voisin méridional, le Front du Sud, de transpercer le front allemand sur soixante-dix kilomètres de large et d’exploiter en direction du sud-ouest sur une profondeur de presque cent kilomètres. Le nouveau commandant du groupe d’armées Sud, le Maréchal Fedor von Bock, d’abord pris de court, a ensuite réagi et est parvenu à contenir l’opération BARVIENKOVO-LOZOVAÏA, mais seulement après que celle-ci ait effectivement établi une imposante tête de pont de 8.000 km2 - donc grande comme les départements français de la Côte-d’Or ou de la Marne – et coupé ladite voie de chemin de fer. Cette tête de pont est, depuis, connue sous le nom de « tête de pont de Barvienkovo », du nom de la petite ville cosaque qui en est à peu près au centre, ou encore de « saillant d’Izioum », du nom de la ville fluviale qui y donne accès depuis l’autre rive du Doniets. Pour le public français, notons que le commandant de l’un des deux groupes d’armées victorieux, le Front du Sud, est le général Rodion Malinovksi, vétéran du front français pendant la Première Guerre mondiale où il a été décoré de la Croix de guerre.  

Deux mois après ce joli succès, la nouvelle vision de Timochenko et de son chef d’état-major est la suivante : faire justement fructifier ce bénéfice hivernal en y prenant appui pour une opération qui, cette fois, ambitionnerait rien moins que de libérer Kharkov, la grande technopole industrielle et scientifique ukrainienne occupée par les nazis depuis octobre 1941 dans la foulée de BARBAROSSA (pour un témoignage oculaire sur la chute de la ville, voir Blanchi sous le harnois, Igor Sergueïevitch OSSIPOVi. En effet, il se trouve que soixante kilomètres seulement au nord de la tête de pont de Barvienkovo – et toujours sur le Doniets – se trouve une autre tête de pont soviétique sur la rive occidentale de la rivière : la tête de pont de Ternovoïé, beaucoup plus modeste, mais tête de pont tout de même.  Or, qui dit deux têtes deux pont dit double percée possible et donc paire de pinces potentielle pour envelopper un objectif qui, en l’occurrence, crève les yeux : Kharkov. Certes, le plan de l’opération KHARKOV n’a plus grand-chose avoir avec une opération de « défensive active » mais Timochenko et ses collègues le transmettent tout de même à la Stavka en ajoutant que, d’après leurs unités de renseignement, une offensive du groupe d’armées de Bock est à craindre à partir du 15 mai. Il reste donc deux mois pour devancer la Maréchal allemand et pour asséner un coup de pied terrible aux préparatifs de ce dernier tout en libérant, en prime, la grande ville.   

  

Le saillant d’Izioum à l’issue de l’opération BARVIENKOVO-LOZOVAÏA de janvier 1942. 


Kharkov occupée : 

 

 

 

C’est de l’état-major général, à Moscou,  que va venir l’accueil le plus froid au dossier. L’œil acéré de son chef, le Maréchal Boris Chapochnikov, cinquante-neuf ans, identifie instantanément le point faible du plan KHARKOV : s’il est on ne peut plus convenu d’attaquer depuis une tête de pont – ou bien mieux, depuis deux têtes de pont – il l’est nettement moins d’attaquer depuis un saillant qui présente le grave handicap d’être suffisamment vaste pour offrir lui-même ses flancs à des contre-attaques latérales ennemies – ce qui est le cas du saillant d’Izioum. Qui plus est, le plan de Timochenko et de Bagramian prévoit de coordonner quatre armées dans des pénétrations qui pourraient mener jusqu’à une centaine de kilomètres de profondeur. Or, il s’agit là d’un niveau d’ambition en termes de planification, d’organisation et de coordination dont les contre-offensives soviétiques d’hiver ont montré qu’il était douteux que l’Armée rouge en ait les capacités. La talentueux adjoint du chef d’état-major général, le général Alexandre Vassilievski, n’est pas plus emballé ; Joukov lui-même non plus. Tout va donc se décider dans une réunion qui se tiendra à Moscou le 27 mars. 

 

 Le Maréchal Boris Chapochnikov, chef d’état-major de l’Armée rouge depuis septembre 1941. Issu de la crème de l’armée du tsar Nicolas II qu’il a désavoué pour rejoindre l’Armée rouge, il est considéré, y compris par Staline lui-même, comme un sage visionnaire de première envergure qu’il faut écouter - lorsque l’asthme chronique aigu qui le handicape l’autorise à travailler.  

 

A Moscou, Timochenko dévoile un plan grandiose : effectivement, lancer deux pinces, depuis les deux têtes de pont sur le Doniets, pour envelopper et libérer Kharkov ; mais ce n’est pas tout : à partir du trou béant de deux cents kilomètres de large ainsi perforé dans le front nazi, lancer, en direction du sud-ouest, une chevauchée qui libérera Dniepropetrovsk, la grande cité industrielle et métallurgique du fleuve Dniepr. L’affaire devra être lancée le 20 avril, avant que Bock ne passe lui-même à l’action. Devant un tel programme, le vénérable Chapochnikov reste interdit. Son adjoint Vassilievski fait remarquer que la démesure même du programme exigerait de mobiliser des réserves d’ampleur, à l’heure où l’Armée rouge commence tout juste à panser ses blessures. La moue des deux hommes ne suffit pas à tempérer l’enthousiasme du Vojd, qui raffole du plan ; mais même un Staline en pleine crise de d’hyper-réceptivité aux lendemains qui chantent voit bien l’extravagance du plan Timochenko. Il se déclare ouvert à l’esprit du plan mais en demande tout de même une mouture plus raisonnable, moins gourmande en ressources. En effet, c’est en direction de Moscou que Staline voit l’effort principal d’Hitler pour l’été 1942 et c’est sur cet axe qu’il veut maintenir les plus grosses réserves. Par conséquent, Timochenko, Bagramian et consorts doivent revoir leur copie. L’équipe de Koupiansk remet donc son tablier.  

Le 8 avril, Timochenko reçoit un encouragement : en plus du commandement de la Direction du Sud-Ouest, ils hérite du commandement direct de celui de ses groupes d’armées qui doit mener l’opération KHARKOV : le Front du Sud-Ouest. Deux jours plus tard, Bagramian et lui présentent une nouvelle version de leur plan, aux proportions plus conformes aux directives du commandant suprême qui, cette fois, donne son imprimatur. L’état-major général tente bien une ultime passe d’armes mais Staline, agacé, tranche : « Considérez cela comme une affaire interne à la Direction du Sud-ouest ». La date du déclenchement de KHARKOV, le 20 avril, est maintenue. Le Front du Sud-Ouest a dix jours pour la préparer et la planifier en détail – alors que la raspoutitsa n’est pas terminée, que les routes sont impraticables et donc que les mouvements seront laborieux. 

 

De l’autre côté du miroir : opération FRIDERICUS 

Toujours sur le front Sud, les Allemands, de leur côté, ont inauguré leurs réflexions au même moment que les Russes, début mars. Le commandant du groupe d’armées Sud ayant démissionné, c’est le Maréchal Fedor von Bock, ex-commandant du groupe d’armées Centre pendant BARBAROSSA, qui en a pris les rênes. Bock a devant lui un chantier des plus vastes : rien moins que l’offensive stratégique de la Wehrmacht de l’année 1942 en direction de l’est du Donbass et du Caucase : le plan BLAU ; et chaque fois que, dans cette perspective, il se penche sur les cartes, son regard tombe immanquablement sur une zone qui lui saute aux yeux comme une tache au milieu du visage : le saillant d’Izioum. Pour l’homme qui présidera aux destinées du grand saut allemand de 1942, le saillant d’Izioum cumule tous les défauts. D’emblée, il est hors de questions de prendre son élan depuis des lignes de départ aussi bancales. Qui plus est, le saillant fait planer une menace directe, intolérable, sur Kharkov, la caverne d’Ali Baba logistique de tout le groupe d’armées Sud, voire même une menace sur les rives du fleuve Dniepr lui-même et, par rebond, sur la moitié du groupe d’armées Sud positionnée au nord des côtes maritimes – autrement dit rien moins que la moitié des armées pressenties pour BLAU. Cerise sur le gâteau, le saillant mord sur l’artère ferroviaire nord-sud à deux voies du groupe d’armées de Bock et la bloque. Les trains qui doivent transporter des marchandises de Kharkov vers le sud du Donbass doivent contourner le saillant par d’autres lignes mais celles-ci sont à voie unique. Les convois ferroviaires en sont donc réduits à s’embouteiller devant les têtes de lignes, à moins d’opérer un détour interminable par Kiev, soit plus de… mille kilomètres ! Quelle que soit la forme exacte que prendra le plan BLAU, celui-ci exige un préalable incontournable : la désintégration de ce maudit saillant d’Izioum.  

 

 

 Le front sud au 1er mai 1942 et les objectifs du  plan BLAU. 

 

Par conséquent, le Maréchal allemand concocte une opération « à la mode de la Wehrmacht », c’est-à-dire au moyen de deux pinces qui partiront chacune d’un coin de la racine du saillant pour se rejoindre au milieu et ainsi détacher le saillant de la rivière Doniets pour ensuite l’écraser. Cette besogne accomplie, place nette aura été faite pour mettre en place la grande opération de l’année. Bock baptise FRIDERICUS l’opération de destruction du saillant et en fixe la date de déclenchement au 18 mai.   

 

Manoeuvres sous la pluie 

C’est donc des deux côtés de la ligne de front du saillant d’Izioum que chacun mène parallèlement ses préparatifs – petitement par la faute de la raspoutitsa - ignorant que l’ennemi est en train de faire de même. Côté soviétique, l’affaire n’est pas mince. Le Vojd a prévenu Timochenko : pas question de puiser dans la réserve qu’il constitue patiemment en prévision du coup de poing allemand de l’été contre Moscou. La Direction du Sud doit se débrouiller avec ce qu’elle a pour oser la première grande opération en profondeur soviétique de la Grande Guerre patriotique.  

Or, les opérations en profondeur exigent deux prérequis : d’abord une grande mobilité, s’agissant de mener des mouvements loin derrière les lignes ennemies ; mais aussi une grande cohérence au sein de ces mouvements, et donc une communication efficiente entre les unités aventurées au lointain. Sous l’angle de la mobilité, les armées de Timochenko sont constituées d’unités de chars – assurément mobiles - et d’unités d’infanterie et d’artillerie qui, elles, ne le sont pas. En effet, depuis 1930, la mécanisation tambour battant de l’Armée rouge traîne avec elle un accablant angle mort : l’industrie de l’Union soviétique ne produit pas assez de camions, qui n’ont jamais figuré au catalogue des priorités de production. En conséquence, les seuls éléments vraiment mobiles de l’Armée rouge sont ses unités blindées, tandis que ses unités d’infanterie et d’artillerie ne le sont pas. Par conséquent, les forces de Timochenko ne disposent pas, dans leur ensemble, de la mobilité nécessaire aux opérations en profondeur que planifie le Maréchal ukrainien. Sous l’angle de la communication – et, par voie de conséquence,  de la cohérence - les forces soviétiques sont handicapées par un second angle mort : les plans quinquennaux ont aussi fait l’impasse sur le secteur stratégique des émetteurs-récepteurs radio embarqués - et, plus généralement, de l’industrie électronique. Au résultat, l’équipement radio embarqué des forces soviétique peut se résumer en mot : la famine. Certes, les nombreuses lignes téléphoniques installées au sol sont une alternative qui, de surcroît, présente le grand avantage d’être immune aux écoutes de l’ennemi, mais ces lignes ne sont utilisables que dans une guerre de positions et cessent d’être disponibles dans une bataille de mouvement. Notons qu’en outre, les câbles téléphoniques présentent l’inconvénient d’être vulnérables aux bombardements ennemis à la différence des liaisons sans fil.  C’est donc sourdes et aveugles que les forces du Front du Sud-Ouest s’élanceront dans leur aventure. Au bout du compte, la Direction du Sud-Ouest s’apprête à déclencher une ambitieuse opération qui requiert une mobilité, une cohérence et une coopération que l’Armée rouge ne peut mettre en pratique car elle n’est pas équipée pour. Malgré tout, dès le 12 avril, le Maréchal Timochenko s’attelle à mettre en place ses armées pour l’opération KHARKOV.     

  

La région de Kharkov au printemps. 

 

Au milieu de ces difficultés, une bonne nouvelle survient tout de même : en ce mois d’avril, l’Armée rouge met sur pied ses premiers corps blindés, une nouveauté conçue dans le vif espoir de donner enfin le change aux célèbres divisions de panzers de la Wehrmacht, les Panzer-Divisionen. Jusqu’ici, les Soviétiques ont complètement échoué à opposer un équivalent crédible à ces unités qui puisent le secret de leurs succès dans leur conception même : la Panzer-Division constitue un ensemble qui se suffit à lui-même (non seulement d’unités de chars et d’infanterie, mais aussi de reconnaissance, d’artillerie de campagne, antichar et antiaérienne, mais aussi du génie), donc capable d’opérer de manière parfaitement autonome. Las, le nouveaux corps blindé soviétique  « modèle 1942 » n’est encore qu’une tentative embryonnaire d’imitation de son modèle : elle se résume à l’amalgame de deux brigades de chars et d’une brigade d’infanterie motorisée. Le corps blindé soviétique reste, au mieux, une masse capable d’avancer à l’aveuglette en donnant des coups et en en subissant, mais pas un ensemble réactif qui saurait adapter ses actions aux évolutions d’une situation comme l’est sa rivale allemande. Le nouveau modèle d’unité soviétique présente néanmoins une vertu : sa brigade d’infanterie étant motorisée, elle peut égaler le rythme de mouvement des chars et donc préserver la cohésion de l’ensemble. Dans une armée rouge en pleine convalescence, ces corps blindés sont donc un bol d’air bienvenu. Deux d’entre eux sont affectés au Front du Sud-Ouest et, s’ils manquent encore d’autonomie et de souplesse, ils apportent néanmoins à Timochenko leur force de frappe, un total de deux cents chars dont cent vingt chars moyens et lourds modernes. L’énergie de cette masse d’acier lui sera précieuse lorsque, la percée obtenue, il lui faudra projeter des forces d’exploitation derrière les lignes ennemies. Sur ces entrefaites, le 20 avril, le Vojd met enfin un point final à la seconde contre-offensive d’hiver et, sur la ligne de front la plus étendue et la plus meurtrière qu’ait connu l’histoire, un silence irréel s’instaure, rythmé par la pluie de printemps. Dans le saillant d’Izioum, Timochenko n’est pas encore prêt. Il reporte le déclenchement de l’offensive à la fin avril, ce qui lui laisse tout de même peu de temps.  

Le commandant de la Direction du Sud-Ouest éperonne résolument les préparatifs en dépit de la boue tenace qu’affrontent, par exemple, les régiments d’artillerie indépendants qui approchent du front pour étoffer l’artillerie des divisions d’infanterie, mais qui manquent… de camions. Staline, de son côté, investit dans l’opération KHARKOV : des renforts en hommes, des divisions d’infanterie supplémentaires sont en train d’arriver, et même des brigades blindées indépendantes – elles aussi une nouveauté. Ces petites unités de chars, pas assez massives pour mener des opérations d’exploitation, sont à l’inverse dimensionnées pour être affectées aux unités d’infanterie afin de leur adjoindre la puissance de feu dont elles ont besoin pour entamer les lignes ennemies et les percer. Dans la symphonie complexe que représente le déploiement de cette armada, Timochenko va commettre un impair : il va positionner les deux précieux corps blindés dont le commandant suprême l’a chichement gratifié [11] à une distance de trente kilomètres à l’arrière des lignes de départ de l’offensive. Ils seront un petit peu loin lorsque le maréchal prendra la décision de les lancer dans la percée. Enfin, dernier handicap du Front du Sud-Ouest : l’aviation. Pendant BARBAROSSA, la Luftwaffe a fait un ménage cruel dans les rangs des VVS, qui se sont clairsemés [12]. Les usines aéronautiques, déménagées, ont encore du mal à reprendre la production et à suivre le rythme honorable des usines de chars et d’artillerie, et les pertes ne sont que laborieusement compensées. Au résultat, si l’aviation dont dispose le Maréchal soviétique n’est pas négligeable, elle n’est pas à l’abri d’une infériorité numérique si d’aventure l’ennemi se décidait à jouer gros à Kharkov en termes de puissance aérienne. Ce souci est encore aggravé par la maintenance des avions, qui reste encore lacunaire et qui, par conséquent, réduit la proportion d’appareils effectivement disponibles. Enfin, si les états-majors de Timochenko disposent tout de même de bonnes liaisons radio avec les aviateurs, ceux-ci, en revanche, n’en ont aucune avec les unités de première ligne. Si le commandant de la Direction du Sud-Ouest et ses états-majors jouiront d’un bon contrôle sur leur aviation, cette dernière, en revanche, devra déployer des trésors d’ingéniosité pour coopérer avec les troupes au sol. Le 28 avril, le Maréchal ukrainien met la toute dernière touche au plan de KHARKOV. Le surlendemain, il reporte une ultime fois la date de déclenchement au 12 mai 1942.  

De l’autre côté du front, Bock a fini par s’apercevoir que le Russe remuait lui aussi, sans toutefois bien comprendre où ce dernier voulait en venir. Début mai, un précieux rapport signé par le renseignement de la Wehrmacht à l’Est atterrit sur son bureau. Celui-ci révèle que l’Armée rouge adoptera en 1942 une posture défensive panachée d’offensives locales, en particulier au nord de Kharkov et dans le saillant d’Izioum. Voilà le commandant du groupe d’armées Sud informé de KHARKOV. Pourtant, il ne parvient toujours pas à déchiffrer les intentions de Timochenko, et l’expectative qui en découle sera une aubaine pour le Maréchal ukrainien.  Alors que l’heure du choc approche inexorablement, qu’à Moscou, l’anxiété ronge Chapochnikov et Vassilievski, l’ultime feu vert tombe le 8 mai : KHARKOV fera bel et bien partie des trois opération offensives finalement retenues pour les premiers beaux jours de 1942. La tension qui s’accumule semble partagée puisque le 10, le commandant de l’une des deux armées allemandes qui font face au Front du Sud-Ouest, le général Friedrich Paulus – un cérébral brillant mal taillé pour la fange des premières lignes – pressent, oppressé, une offensive russe imminente. Dans la nuit du 11 au 12, des nuées de bombardiers soviétiques nocturnes ultra-légers prennent leur envol pour aller harceler les défenses de Bock, qui se constellent des lueurs des petites bombes larguées par les bombardiers. Timochenko a jeté ses dés. 

 

  

Un bombardier nocturne ultra-léger Polikarpov Po-2. Outre les dégâts qu’ils provoquent – certes relatifs en comparaison de ceux que provoquent les « vrais » bombardiers et avions d’assaut, mais néanmoins palpables - ils infligent à l’ennemi une tension psychologique qui l’excède et l’affaiblit. Sur le front de Kharkov opèrent dix régiments de Po-2.  

 

Opération KHARKOV 

A six heures trente du matin le 12 mai, toute l’artillerie qu’est parvenu à accumuler Timochenko dans ses deux têtes de pont – le reste est toujours en route - ouvre le feu sur les solides positions défensives de la 6e armée allemande du général Friedrich Paulus, qui serpentent sur trois cents kilomètres de longueur face au Front du Sud-Ouest. Le déluge d’acier dure pendant une heure puis les frontoviks du Front du Sud-Ouest, soutenus par les brigades de chars flambant neuves, se ruent à l’assaut. L’aviation soviétique se débat du mieux qu’elle peut avec une météo mi-figue mi-raisin qui alterne entre pluie et éclaircies. Dans ses rangs, les équipages d’avions d’assaut Iliouchine-2 remportent leur pari de parvenir à coopérer avec efficacité et précision avec les fantassins et avec les chars en dépit du douloureux manque de liaisons radio directes avec ceux-ci. L’Allemand serre les dents. Par chance pour les VVS, le ciel semble être quasiment vide d’avions à croix noire [13]. L’aviation soviétique règne sur le ciel de Kharkov, s’offrant un luxe rare : la supériorité aérienne qui offre la liberté d’apporter un appui actif à une offensive terrestre. Au sol, le choc frontal entre assaillants et défenseurs est féroce. Les positions allemandes, bâties trois mois durant, soigneusement enterrées, ont encaissé le choc, et c’est par un déluge de feu que les soldats de la Wehrmacht accueillent les frontoviks qui s’élancent depuis leurs deux têtes de pont sur la rivières Doniets. 

 

 

 Reconstitution 3D d’un avion d’assaut soviétique Iliouchine-2 Chtourmovik du type de ceux en qui sont en service en 1942. L’Il-2 est alors l’avion d’assaut le plus lourdement blindé et armé au monde, le seul à être muni à la fois de canons, de bombes et de roquettes. Entré en service en 1941, il n’est encore disponible qu’en encore insuffisant et ses pilotes tâtonnent encore pour élaborer des tactiques d’attaque capables de tirer le maximum de sa puissance de feu dévastatrice, qui l’a fait surnommer Schwarze Tod – la mort noire - par la Wehrmacht. 

 

Au nord, face à ces puissantes défenses tenues par des soldats certes assommés par la préparation d’artillerie et par les coups de poing des Chtourmoviks, mais sûrs d’eux et dont beaucoup sont supérieurement aguerris, les pertes soviétiques sont atroces ; mais l’effet de surprise et la violence des attaques qui percutent les Allemands les bousculent de plusieurs kilomètres en arrière. Une division de Paulus faillit être hachée par la tourmente avant de se replier in extremis. Les frontoviks des 21e et 28e armées creusent dans les lignes ennemies un coin en triangle dont le côté sud traverse une ligne de villages dont le plus gros s’appelle Niépokrytaïa. Cette ligne de villages fait l’objet d’affrontements sauvages qui finissent au corps-à-corps au poignard, dans la boue détrempée, tandis que la pointe de la 28e armée n’est plus qu’à vingt kilomètres au nord-est de Kharkov ! Le général Paulus, tendu, décroche son téléphone et appelle directement le chef d’état-major de l’Armée de Terre à Berlin, le général Franz Halder. Il lui dresse un tableau angoissant de la situation. Halder prend l’affaire au sérieux : s’il envisageait bien une offensive soviétique contre Kharkov, il ne s’attendait pas à un coup d’une telle puissance. Or, Kharkov est précisément la métropole logistique de toute la future opération BLAU, la grande entreprise du Reich pour l’année 1942. Halder appelle Hitler à son quartier général de Rastenburg en Prusse-Orientale : il n’y a pas d’autre choix que de puiser dans les divisions prévues pour l’opération FRIDERICUS et de les engager contre le formidable coup de bélier russe. Hitler est d’accord, à la condition que FRIDERICUS soit maintenue.  

 

 

 Le général Friedrich Paulus. Souvent appelé machinalement - et par abus - von Paulus du fait de sa contenance aristocratique qui lui donne l’air d’émaner de la caste des officiers supérieurs prussiens, Paulus a passé la plus grande partie de la Première Guerre mondiale en état- major. C’est un officier qui impressionne ses collaborateurs par ses capacités intellectuelles et ce sont elles qui lui ont valu son ascension. Il manque par contre de l’autorité et de l’énergie nécessaires pour exercer un commandement au front. Sa nomination à la tête de la 6e armée, en remplacement de son prédécesseur Walter von Reichenau, décédé dans un accident, a soulevé une vague d’interrogations : non seulement Paulus n’a jamais commandé une armée, mais il n’a jamais commandé un corps d’armée ni même une division ! Politiquement, Paulus est un conservateur nationaliste convaincu qui ne se sent pas d’affinités avec le dogme nazi mais qui le tolère tant qu’il n’est pas confronté de trop près à sa réalité concrète. A sa nomination à la tête de la 6e armés, l’une de ses premières décisions est d’y annuler l’ordre Reichenau [14]. 

 

Du côté de la pince sud de Timochenko, sur un front de quarante kilomètres de large, les fantassins soviétiques renversent littéralement les unités de Paulus qui étaient en train de recomposer tout leur dispositif dans la perspective de FRIDERICUS : ayant détricoté leurs positions défensives, elles ne sont pas disposées au mieux pour encaisser une offensive ennemie, qui plus est musclée. En prime, la Luftwaffe est aux abonnés absents. Concrètement, les positions Paulus ne peuvent compter que sur le IVe corps aérien allemand qui, à ce moment-là, se trouve être squelettique : un unique groupe d’avions de chasse basé à Kharkov même, et deux groupes de bombardiers installés dans la région, soit un grand total de quarante chasseurs et soixante bombardiers face aux six cents avions opérationnels lâchés par le Front du Sud-Ouest. Tout le reste de la Luftwaffe sur le front sud est au loin, réuni au sein du tout-puissant VIIIe corps aérien du général Wolfram von Richthofen, le marteau de la Luftwaffe en Russie, pour soutenir l’offensive que le général allemand Erich von Manstein a déclenchée quatre jours plus tôt en Crimée dans le but d’en achever la conquête décidément difficile. A Kharkov, donc, les quarante pilotes de chasse allemands décollent malgré tout en trombe pour croiser le fer avec l’armada aérienne soviétique. Ils envoient au tapis huit avions soviétiques mais deux de leurs as sont descendus en combat aérien par les pilotes des VVS pendant qu’en haut lieu, le branle-bas de combat déclenché par l’opération KHARKOV remonte jusqu’à l’état-major de la Luftwaffe à Berlin. Ce dernier appelle séance tenante le général von Richthofen, qui griffonne dans son journal : « Apparemment Kharkov est un foutoir colossal ; les Russes ont percé avec des tanks en deux endroits. Il nous faut lâcher un groupe de chasse, un groupe de Stukas et deux groupes de bombardiers ». A leur sujet, Bock,  depuis son quartier général, met en garde Paulus : il ne faut lancer aucune contre-attaque avant l’arrivée à Kharkov des avions de Richthofen. L’aube du deuxième jour de la bataille de Kharkov se lève.  

La 6e armée de Paulus a reculé en subissant de lourdes pertes. Conformément aux consignes de Bock, Paulus attend l’arrivée des avions du VIIIe corps avant de contre-attaquer. Il propose à son supérieur de lâcher du terrain là où la pression de Timochenko est irrésistible, tout en employant les unités débloquées par Hitler dans des contre-attaques destinées à ralentir la progression russe. Le commandant du groupe d’armées Sud, lui, a une autre idée : il mûrit, non des contre-attaques locales, mais une contre-offensive en bonne et due forme. Comprendre : non seulement lancer la 6e armée de Paulus à la contre-attaque, mais lancer aussi, depuis l’autre côté du saillant d’Izioum, la 1ère armée panzer et la 17e armée. Bock propose purement et simplement de déclencher l’opération FRIDERICUS en plein milieu de l’offensive soviétique ! Le calcul peut sembler téméraire mais il est sensé : libérer toute la puissance de frappe de FRIDERICUS contre l’opération KHARKOV donne des chances de faire vaciller l’offensive soviétique et, en cas de succès, de faire d’une pierre deux coups puisque l’un des préalables à BLAU aura été accompli ! Bock explique son plan à Halder au téléphone. Le chef d’état-major de l’armée de Terre d’Hitler, convaincu par le raisonnement du commandant du groupe d’armées Sud, s’en ouvre au Führer. Ce dernier, qui n’a d’yeux que pour BLAU et que l’affaire de Kharkov exaspère au plus haut point, se félicite du plan de son Maréchal – qui, par ailleurs, est aussi l’un des pères de BLAU. Il lui donne le feu vert, à la condition expresse que ce dernier attende au préalable que le VIIIe corps aérien ait thésaurisé dans le secteur de Kharkov la masse critique nécessaire au soutien aérien d’une telle entreprise.  

En attendant, sur place, le ci-devant VIIIe Corps donne à Timochenko un avant-goût de ce qui attend ses aviateurs : le groupe de chasse du commandant Hubertus von Bonin [15], qui compte des as de toute première pointure, atterrit à Kharkov en provenance de Crimée. Ses Experten font remplir leurs réservoirs et leurs soutes à munitions, redécollent dans la foulée et se lancent dans la mêlée aérienne. Dans la même journée, ils foudroient plus de quarante avions soviétiques, auxquels s’ajoutent vingt autres descendus par le groupe de chasse déjà présent à Kharkov [16]. Au milieu de la tuerie, trois futurs as de la chasse soviétique, Ivan Motorniy, Valentin Makarov et Guennai Doubenok tombent sous les balles et les obus des Experten mais repartiront immédiatement au combat. 

 

 

 Le même groupe de chasse allemand, déjà dans le secteur de Kharkov, huit mois plus tôt, avec le même type d’appareils. Le pilote en chemise blanche (Hermann Graf) est l’un des pilotes victorieux de ce 13 mai 1942. Le surlendemain, il y remportera entre autres sa centième victoire aérienne (droits : R. Candeias). 

 

Dans l’après-midi de ce 13 mai, la pression aérienne continue de monter. C’est cette fois au tour d’un groupe de bombardiers en piqué Stukas de poser ses roues à Kharkov, lui aussi en provenance de Crimée. Paulus tient là de quoi lancer - en attendant la contre-offensive - au moins une première contre-attaque d’urgence contre la menace la plus pressante, la plus proche de Kharkov : celle de la pince nord de Timochenko. Dans les grandes avenues de Kharkov, deux divisions de panzers presque au complet démarrent leurs moteurs et s’ébranlent vers la sortie de la grande ville. Elles roulent ensuite  vers l’est, dans la direction du flanc gauche de la percée nord puis, étirées sur un front de vingt kilomètres, contre-attaquent la ligne des villages de Niépokrytaïa tandis que les Stukas arrivés à Kharkov prennent leur envol pour les appuyer. Panzers et Stukas enfoncent le flanc gauche de la 28e armée, qui recule de plusieurs kilomètres.  

Pendant ce temps, la pince sud - plus éloignée de Kharkov que la pince nord et, de ce fait, épargnée par la première action offensive de Paulus - fait encore reculer les Allemands vers l’ouest, en direction de Krasnograd. La moitié de cette pince est constituée par le groupe mixte d’infanterie, de chars et de cavalerie (en fait infanterie montée) du général Bobkine [17], un spécialiste de la cavalerie qui a la très curieuse habitude d’emmener au combat avec lui… son fils Igor, adolescent ! Depuis la Crimée, le général von Richthofen continue de commenter les événements : « L’affaire de Kharkov pue considérablement. Il me faut abandonner de nouveaux groupes de bombardiers, deux groupes de chasse et deux groupes de Stukas. C’est-à-dire, pratiquement tout ! Sur ordre du Führer ». Le jour où il écrit ces lignes, deux de ses groupes de bombardiers sont déjà en train d’atterrir près de Kharkov… 

Le lendemain 14 mai, troisième jour de la bataille de Kharkov, la nuée de vautours de Richthofen continue de remplir les terrains d’aviation de Kharkov et de ses alentours. Deux nouveaux groupes de chasse sont là et, surtout, six groupes de bombardiers apparaissent d’un coup. Les as de Bonin reprennent leur carnage et leur tableau de chasse à Kharkov frôle maintenant les cent victoires aériennes en deux jours ; deux pilotes passent la barre des cent succès personnels ; cinq pilotes démolissent chacun entre quatre et neuf avions soviétiques…  A Kharkov, le ciel tombe sur la tête Timochenko.  

La pince nord du Maréchal ukrainien, furieusement contre-attaquée sur son flanc gauche depuis la veille, est à moitié clouée sur place. Pour la soulager de ses entraves, Timochenko fait migrer dans sa direction la moitié méridionale de son parapluie aérien - qui d’ailleurs a commencé à maigrir à vue d’œil - découvrant ainsi sa pince sud. En dépit de ce rude inconfort, celle-ci repousse encore et toujours l’ennemi devant elle. Sa propre aile droite, la 6e armée soviétique, creuse son avance vers l’ouest d’une dizaine de kilomètres supplémentaires ; ses pointes sont à moins de quarante kilomètres au sud de Kharkov. Mais c’est surtout le groupe Bobkine qui marque la journée en parvenant, au soir de ce troisième jour de bataille, à s’enfoncer jusqu’à trente kilomètres à l’intérieur des lignes de Paulus. Bobkine – son fils toujours sur les talons – a déjà digéré plus de la moitié du parcours vers Krasnograd, son premier objectif, par ailleurs situé pile sur la dernière voie de chemin de fer qui reste encore à Bock pour relier directement Kharkov au sud de l’Ukraine. Il faut dire que la division allemande que Bobkine a en face de lui reçoit là son baptême du feu au front et qu’elle est à la peine. Quoi qu’il en soit, le cavalier ukrainien n’est plus qu’à une vingtaine de kilomètres de Krasnograd. Vu d’avion, le front sud de la 6e armée de Paulus est enfoncé sur soixante kilomètres de large et jusqu’à trente de profondeur : la percée est plutôt belle et, pour Timochenko, il est l’heure d’y introduire les deux cents chars de ses deux corps  blindés d’exploitation en profondeur. Las, ceux-ci, positionnés à une trentaine de kilomètres du front dès avant le déclenchement de KHARKOV, sont maintenant à une cinquantaine de kilomètres du point de la percée idéal pour déclencher l’exploitation ! Le couac est sérieux. Par-dessus le marché, celui des deux corps qui est le plus en retrait doit franchir une rivière dont les deux ponts ont été démolis par les bombardiers de Richthofen, et le génie doit encore les reconstruire. Au total, l’exploitation ne pourra démarrer avant le 17. Timochenko s’attelle néanmoins énergiquement au travail d’Hercule de mise en branle de cette masse.  

Au matin du quatrième jour, un groupe de chasse soviétique mène un raid au ras du sol contre la base de la Luftwaffe de Kharkov-Sud. L’affaire dégénère en une mêlée aérienne au cours de laquelle un as soviétique abat en flammes un chasseur allemand avant de subir le même sort et de s’écraser à son tour tandis qu’au-dessus de sa sépulture de métal, le ciel rugit des combats. Au sol, les valeureux frontoviks progressent toujours : laborieusement et de quelques kilomètres de plus au nord, toujours sous la morsure des panzers ; nettement mieux au sud, d’une dizaine de kilomètres tout de même tandis que, loin à l’arrière, le commandant du Front du Sud-Ouest reconstruit ses ponts afin de lancer ses corps blindés dans la percée sud. Au-dessus de la tête de Timochenko, la transhumance du VIIIe corps aérien continue de grossir la meute d’avions allemands. Tout le reste des Stukas de von Richthofen est en train de rappliquer et, au soir, la Luftwaffe aligne à Kharkov dix groupes de bombardiers, six de chasseurs, quatre de Stukas et un de tout nouveaux avions antichar Henschel 129. La logistique et la maintenance des terrains d’aviation allemands, débordées, sont incapable de faire voler toute cette armada surgie en quatre jours seulement, mais elles parviennent tout de même à en envoyer une bonne moitié dans la bagarre, c’est-à-dire suffisamment pour que Bock puisse passer à l’action et… lancer FRIDERICUS, qu’il s’active à mettre en place.  

Le 16 mai, tandis que les corps blindés de Timochenko attendent de pouvoir démarrer, la pince nord de Timochenko, maintenant écrasée sous les explosions des bombes du VIIIe corps, avance encore de plusieurs kilomètres ! Hélas, son flanc gauche est toujours accroché par les panzers de Paulus et la percée reste trop exiguë pour pouvoir y aventurer la force d’exploitation que le maréchal ukrainien avait prévue pour la pince nord : un corps de cavalerie de la Garde – vingt mille fantassins à cheval, plusieurs milliers en camions, le tout soutenu par une quarantaine de chars, mais sans artillerie : une formation de bon aloi, cohérente, mais manquant d’autonomie. Au sud, les cavaliers de Bobkine aperçoivent enfin Krasnograd où les fantassins de Paulus se sont barricadés. Au bilan, la percée méridionale a atteint de belles proportions - plus de soixante kilomètres de large et cinquante de profondeur - et les deux armées qui l’ont excavée attendent maintenant les corps blindés. Pour sa part, le général Bobkine lance des reconnaissances derrières les lignes allemandes. L’une d’elles s’enfonce jusqu’à quarante kilomètres seulement du PC du Maréchal Fedor von Bock à Poltava… 

 

 

 Krasnograd, le chemin de croix de Leonid et d’Igor Bobkine 

 

FRIDERICUS : la morsure du crotale 

Lorsque se lève le soleil du 17 mai 1942, cent vingt kilomètres derrière le dos de Bobkine, un nouveau front s’ouvre sur cent kilomètres de largeur. Onze divisions allemandes, dont deux de panzers, surgissent côte à côte de leur tanière et inaugurent l’opération FRIDERICUS. Elles appartiennent à la 1ère armée panzer du général Ewald von Kleist et à la 17e armée du général Hans von Salmuth. La soixantaine tous les deux, ce sont des officiers prussiens vétérans de la Première Guerre mondiale et de BARBAROSSA. Kleist est un technicien des chars réputé et Salmuth un officier aussi à l’aise au milieu des cartes d’état-major que sur la ligne de front. Ils attaquent en direction du nord-ouest en un large râteau qui longe le Doniets et s’y appuie, avançant le long de la rivière pour en atteindre les ponts l’un après l’autre jusqu’à verrouiller toute porte de sortie derrière la pince sud de Timochenko.  En cas de succès de FRIDERICUS, le fer de lance de KHARKOV sera mis sous clé dans une poche au sud-ouest du Doniets.  

L’attaque de Kleist et de Salmuth est fulgurante. Les PC des deux  armées soviétiques contiguës du Front du Sud qui leur font face, la 57e et la 9e, sont désintégrés par les bombes des faucons de Richthofen ; les PC des divisions aussi. Ce qui reste de l’état-major de la 9e armée doit détaler entre les obus et les balles de mitrailleuse des avions allemands qui sifflent à leurs oreilles, pour trouver abri dans une forêt, coupé de ses divisions. Les panzers de Kleist font un carton de chars soviétiques. Et pourtant, en ce printemps 1942, les canons des chars allemands sont encore peu efficaces contre les blindages des chars moyens et lourds de l’Armée rouge, et leurs équipages doivent louvoyer pour s’approcher de leurs cibles jusqu’à une distance suffisamment courte pour que leurs obus puissent percer ; une tâche d’autant plus sportive que les chars soviétiques jouissent en prime de meilleures capacités tout-terrain ! Mais l’expertise des légendaires Panzerschützen n’est pas une image d’Epinal et, en 1942, elle fait encore toute la différence. Les Stukas et leurs bombes d’une demi-tonne aggravent le massacre. A midi, les panzers de Kleist ont déjà dévasté les défenses soviétiques sur une profondeur de quinze kilomètres. Les cauchemars de Chapochnikov et de Vassilievski sont en train de se réaliser. A l’état-major de Timochenko et de Bagramian, c’est l’affolement.  

Pour faire face à Kleist et à Salmuth, les deux généraux soviétiques ratissent toutes les réserves des 9e et 57e armées, et même plus large encore : même le corps de cavalerie qu’ils gardaient en réserve pour leur pince sud est mobilisée. Mieux : Timochenko ordonne un 180 degrés à l’un des deux corps blindés qui s’apprêtaient, enfin, à exploiter pour prendre Kharkov à revers. L’autre reste tout de même tourné vers l’ouest car Timochenko et Bagramian s’entêtent à maintenir l’attaque vers Kharkov. Ces derniers demandent même à la Stavka des… renforts pour colmater les arrières de l’offensive. L’historien américain David M. Glantz commentera : « Dès lors que les Allemands contre-attaquent le 17 mai, chaque kilomètres de Timochenko en direction de l’ouest n’est qu’un pas de plus dans le piège ». Au crépuscule, Kleist a renversé l’aile gauche de la 57e armée et l’aile droite de la 9e. Ses panzers sont déjà face à Barvienkovo. Salmuth, son voisin, a bousculé la 9e armée dont le commandement erre encore, solitaire. Kleist  est à mi-chemin d’Izioum, le plus gros point de passage sur le Doniets. A la 57e armée, le général Kouzma Podlas [18] est parvenu à conserver les rênes. Depuis l’épicentre de la tempête, il appelle directement Vassilievski pour l’adjurer de stopper net l’opération KHARKOV. Son interlocuteur boit là du petit lait. Il transmet illico à Staline qui déroche son téléphone et contacte Timochenko. Le chef de la Direction du Sud-Ouest affirme au commandant suprême qu’il a la situation en mains [19], et il n’en faut pas plus à Staline pour presser la poursuite de l’opération KHARKOV… Le coup de téléphone du général Podlas à Vassilievski sera son dernier geste de la bataille.  

 

 

 Le général Alexandre Vassilievski, quarante-six ans. Depuis la bataille de Moscou, il a piloté officieusement, à répétition et avec brio l’état-major général de l’Armée rouge en raison l’état de santé imprévisible de son supérieur et ange gardien, le Maréchal Chapochnikov. De l’ancien séminariste aux manières soignées qui rêvait d’être ingénieur agronome, l’histoire a fait un héros de la Grande Guerre décoré de la prestigieuse croix de Saint-Georges. Son supérieur, miné par la maladie, fourbu par le stress de l’opération KHARKOV, est à bout, et l’heure où il devra tirer sa révérence devient imminente.  Par bonheur, l’Armée rouge trouvera en Vassilievski  un concentré des qualités nécessaires pour lui succéder : muni d’un bagage intellectuel d’exception et d’une vaste culture, l’adjoint du chef d’état-major général est un homme calme, réfléchi et unanimement respecté pour ses talents consommés de planificateur et d’organisateur. Politiquement, parmi les anciens officiers de l’armée impériale qui ont rejoint l’Armée rouge en 1918, et en dépit du patriotisme profond qui l’anime, il est l’un des rares communistes convaincus - il avait rejoint la révolution dès 1917.

 

Le lendemain, Podlas, son état-major et les troupes éparses qui les environnent se retrouvent encerclés par une attaque de panzers. Le commandant de la 57e armée organise une tentative de percée au cours de laquelle il est tué avec tous ses officiers. Les deux armées du Front du Sud qui défendent les arrières de la pince sud de KHARKOV sont maintenant privées de commandement tandis que Timochenko et Vassilievski se livrent à une guerre téléphonique : Timochenko pour entretenir Staline dans la conviction qu’il faut maintenir l’opération, Vassilevski pour le convaincre au contraire de la stopper et de retourner toutes affaires cessantes les forces de la pince sud contre Kleist et Salmuth. Vassilievski ne triomphera que vingt-quatre heures plus tard. 

Le 19 mai, le Vojd ouvre les yeux et le sol se dérobe sous les pieds de Timochenko. Le Front du Sud-Ouest reçoit l’ordre de stopper son offensive pour la retourner face à Kleist et à Salmuth afin de les freiner juste assez longtemps pour que les quatre armées menacées dans le saillant d’Izioum puissent se replier toutes ensemble vers le Doniets et se mettre à l’abri sur l’autre rive avant d’être piégées. Timochenko ordonne donc à ses deux corps blindés d’aller faire face à FRIDERICUS pendant que sa 6e armée et Bobkine se regrouperont pour faire volte face et se diriger vers la rivière… où la situation devient inquiétante.  

Une division de Salmuth a franchi le Doniets à Izioum même et y affronte une division de réserve que Timochenko avait eu la présence d’esprit de dépêcher sur place. Encore plus à l’ouest, une division de panzers de Kleist atteint Protopopovka, verrouillant derrière elle plus de la moitié de la partie du cours du Doniets ouvert à un passage. Pire : dans le tronçon de rivière restant, la rivière serpente en méandres serrés avec pour implacable conséquence géométrique que les deux extrémités du passage sont, à vol d’oiseau, très proches l’une de l’autre ; les pointes de FRIDERICUS sont à moins de trente kilomètres de celles de Paulus et, pour les armées de Timochenko, la porte de sortie n’est plus qu’entr’ouverte. C’est alors que Bock ordonne à Paulus - toujours immobile à l’extrémité ouest du passage - de se mettre en marche et d’ajouter son poids au nœud coulant qui se resserre sur le saillant d’Izioum. Pour parfaire le tableau, Richthofen persévère à ajouter chasseurs et bombardiers dans la balance. 

Le 21, Kleist perce ce qui restait encore du front arrière de Timochenko et lance dans la brèche un bras puissant en direction de Paulus. Les panzers et l’infanterie motorisée fendent en deux les rangs des défenseurs soviétiques, poussant sur leur gauche les deux tiers d’entre eux et sur leur droite le tiers restant. Le 22, ils font leur jonction avec Paulus à Balakleïa : quatre armées des Fronts du Sud et du Sud-Ouest sont enfermées au sud-ouest du Doniets ; deux cent mille soldats, six cents chars, cinq mille pièces d’artillerie. 

 

L’abattoir de la poche d’Izioum 

Dès lors, dans une poche presque carrée de 70 kilomètres sur 80, ces centaines de milliers d’hommes piégés s’amalgament sur les routes qui mènent au Doniets dans l’espoir de se frayer un chemin vers la liberté en tentant de casser les mâchoires de FRIDERICUS qui, dans le même temps, se resserrent. Au crépuscule du 25 mai, la poche d’Izioum a été compressée à des mensurations trois fois plus serrées : trente-cinq kilomètres sur cinquante. Pour les soldats qui s’y trouvent, il ne reste plus qu’une ultime chance : la percée en masse. Depuis l’extérieur de la poche au sud de la rivière, le tiers que Kleist n’a pas pris dans sa nasse attaquera en même temps pour tendre la main aux assiégés. Mais du périmètre de la poche aux rives du Doniets, il y a maintenant vingt-cinq kilomètres à franchir. De surcroît, la Luftwaffe a détruit presque tous les ponts. Nous laisserons décrire la suite à l’historien français Jean LOPEZ : « A la lueur de milliers de fusées éclairantes, des vagues d’infanterie se jettent sur les positions allemandes, marchant littéralement sur les corps de leurs camarades des vagues précédentes. Devant les nids de MG 42 surchauffées par des tirs incessants, des murs de cadavres s’élèvent sur 3 à 4 mètres. Un de ces nids est-il submergé par le nombre que ses défenseurs sont aussitôt passés à la baïonnette ou massacrés à coups de crosse et de pelle. Sur des kilomètres carrés, ce ne sont que chars, camions, tubes d’artilleries détruits, chevaux tués, blessés innombrables abandonnés aux mitraillages aériens ». Un soldat sur dix parvient à émerger vivant de ce mur de feu. La nuit suivante, alors que la poche s’est encore contractée à sept kilomètres sur vingt, ceux qui s’y trouvent encore font une seconde tentative. Parmi eux, le général Bobkine qui, dix jours plus tôt encore, lançait des reconnaissances en direction du quartier général du groupe d’armées Sud… et son fils. Du père et du fils, ce sera le jeune garçon qui, au cours de la tentative de traversée, sera tué le premier. Le général Bobkine, se penchant alors sur le corps inanimé de son fils, sera transpercé d’une rafale de pistolet mitrailleur par un soldat allemand [20].  

L’ultime tentative a lieu dans la nuit du 27. A l’aube du 28 mai 1942, tout est fini. Sur les deux cent mille hommes du saillant d’Izioum, vingt-deux mille ont réussi la traversée vers le salut. Tous les autres sont morts, blessés ou vont rejoindre les camps de prisonniers et les camps de concentration. Timochenko ordonne l’arrêt de toute opération offensive sur le front du Doniets. Sur les 765 000 soldats soviétiques qui ont participé à l’opération KHARKOV, 171 000 ont été tués ou capturés et 106 000 blessés, soit 277 000 au total. Quatre généraux d’armées ont été tués au combat. Six cents chars, cinq cents avions, cinq mille pièces d’artillerie produits à grand-peine par les ouvriers soviétiques qui suent sang et eau dans des conditions épouvantables ont été engloutis par la tempête. A ce titre, la deuxième bataille de Kharkov est à ranger parmi les plus grandes défaites de l’Armée rouge de toute la Grande Guerre patriotique. 

 

  

Un obusier lourd soviétique, fabriqué par les ouvriers des usines de l’Oural à la sueur de leur front,  abandonné dans la poche d’Izioum. Il était tracté par un char léger américain, ce qui, au passage, illustre la pénurie de moyens de tractage motorisé de l’Armée rouge à cette époque de la Grande Guerre patriotique. 

 

Après Kharkov 

Certes, Staline a péché par légèreté ; mais personne ne l’a jamais vu reconnaître une erreur et, chaque fois qu’il en commet une, il désigne un ou des coupables pour régler la facture à sa place. La première victime de KHARKOV est Timochenko lui-même. Les militaires savent que si une tête de pont est souvent indispensable pour lancer une offensive, on ne lance pas une offensive à partir d’un saillant – dont les flancs se prêtent eux-mêmes à une contre-offensive. En élaborant le plan KHARKOV, Timochenko et Bagramian ont commis cette erreur ; Staline a laissé faire et ce sont les auteurs du plan qui vont la payer. Timochenko, héros de la guerre civile, ancien ministre de la Défense, disparaît de l’univers des grands capitaines de l’Armée rouge, et sa Direction stratégique du Sud-Ouest, la dernière des trois grandes Directions stratégiques à avoir survécu à l’ouragan de BARBAROSSA, est dissoute le 21 juin. Bagramian, de chef d’état-major de la Direction du Sud-ouest, est rétrogradé de deux étages et part prendre la direction de l’état-major d’une armée [21]. Quant à Staline lui-même, s’il lui reste beaucoup à apprendre – et il apprendra beaucoup – il y a une chose que BARBAROSSA lui avait déjà enseignée, avant même KHARKOV : ne plus fusiller de généraux vaincus comme il l’avait fait à l’été 1941. Son désormais numéro deux, le général Joukov, le lui avait alors dit : l’expérience d’un général vaincu est sans prix, et fusiller des vaincus multipliera les futurs vaincus. Cette maturité nouvelle du Vojd est la raison de la simple mise au placard de Timochenko et de Bagramian. Timochenko y restera, Bagramian en sortira par la grande porte. 

Dans la tragédie de Kharkov, Staline aura appris une autre leçon : il est nécessaire de prêter l’oreille aux généraux de l’état-major général, qui l’avaient mis en garde contre le talon d’Achille de l’offensive Timochenko, et de ne pas s’en laisser conter par la Stavka, qui trempe trop ses choix militaires dans la sauce politique.  

Dans l’avenir, le commandant suprême s’en souviendra.

Le 9 janvier 1942, un peu plus de quatre mois avant la catastrophe, Staline prédisait « l’écrasement total des troupes hitlériennes en 1942 ». Pour l’heure, ces troupes règnent sur un empire qui s’étend des rivages bretons à ceux de la mer Noire, à moins de trois cents kilomètres de la Turquie, et des fjords de l’océan Arctique au désert libyen. Quelque part dans cette nébuleuse qui surplombe deux continents, en France occupée, le jour même où Timochenko jette l’éponge de KHARKOV, le port de l’étoile jaune est rendu obligatoire pour les Juifs.  

Pierre Bacara

 

[1] A l’évidence, la perspective d’étendre la contre-offensive, début janvier 1942, n’a pas soulevé l’enthousiasme de l’état-major général soviétique. Néanmoins, les circonstances exactes dans lesquelles Staline impose cette idée n’ont, à notre connaissance, pas été élucidées.  [retour au texte]

[2] Pourquoi Hitler place-t-il l’un de ses meilleurs généraux dans un secteur qui, pour lui, est stratégiquement secondaire ? En effet, le « plongeoir » de Rjiev fait face à Moscou, qui ne figure plus parmi les objectifs stratégiques du Reich. Qui plus est, lancer une offensive en s’appuyant sur une position aussi fragile (un saillant…) ne serait pas une initiative des plus recommandées. Enfin, l’option d’un repli des armées qui montent la garde dans le saillant de Rjiev-Viazma permettrait de raccourcir le front et donc de libérer des forces nombreuses qui pourraient être réaffectées ailleurs et/ou alimenter une précieuse réserve. Pour notre part, nous proposons les pistes suivantes : Hitler, qui a intuitivement une approche plus stratégique que tactique de la guerre, voit deux avantages au maintien du saillant de Rjiev. 

D’une part, la simple existence du saillant génère une menace contre la capitale soviétique. Staline et ses généraux n’ont donc pas d’autre choix que de la prendre en compte et donc de garnir ce front d’unités qui leur manqueront ailleurs. D’autre part, la simple existence du saillant rend risquée toute offensive russe dans une bonne partie du front nord qui, aux yeux d’Hitler, est plus important que le front centre. En effet, dans son esprit, le front nord est un triple verrou.  

En premier lieu, la prison dans laquelle Hitler a enfermé Léningrad – Schwerpunkt stratégique du front nord -  n’est pas seulement celle de ses millions d’habitants, elle est aussi celle du deuxième poumon industriel soviétique.  

En second lieu, le verrou de Léningrad est l’engrenage qui ferme en grande partie la porte de la mer Baltique à la flotte soviétique, avec une plus–value centrale : la Baltique est devenue un « lac allemand » et, par conséquent, une piscine qui donne toute latitude aux sous-marins du Reich pour former leurs équipages. Or, les U-Boote sont au cœur de la guerre d’Hitler contre les lignes logistiques océaniques du Royaume-Uni et des Etats-Unis qui, croit-il, fomentent déjà l’ouverture d’un second front quelque part en Europe. L’avant-veille de l’arrivée de Model à Rjiev, la Kriegsmarine a lancé dans cette optique l’opération stratégique PAUKENSCHLAG (« coup de cymbales ») au cours de laquelle les U-Boote océaniques de l’amiral Dönitz écumeront les côtes des Etats-Unis et couleront les navires marchands dès leur sortie des ports américains, et ce jusque dans le golfe du Mexique. 

En troisième lieu, de la solidité du verrou de Léningrad dépend aussi celle du front finlandais, crucial pour Hitler puisqu’il estime que c’est de la position politique de la Finlande que dépend la pérennité des lignes d’approvisionnement du Reich en minerai de fer norvégien, hautement stratégique pour l’industrie de guerre allemande. De cette position politique finlandaise dépend également la possibilité pour la Wehrmacht d’envisager des opérations terrestres contre les ports soviétiques de Mourmansk et d’Arkhangelsk, par lesquels les Alliés occidentaux ont commencé à instiller l’aide du Lend-Lease. Si cette aide reste encore relativement modeste, elle grandit et elle tracasse Hitler à un moment où le Reich et les Soviétiques commencent tous deux à reconstituer leurs forces vidées par BARBAROSSA.  

Au total, si le saillant de Rjiev ne revêt pas de valeur tactique offensive pour Hitler, il est un Schwerpunkt stratégique cardinal qui justifie amplement d’y affecter l’un des généraux en lesquels il place le plus d’espoir.        

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[3] En comparaison, sur les 1 845 000 prisonniers de guerre français capturés par la Wehrmacht en 1940, 2,7 % , soit 50 000, mourront en cinq ans - en comptant les disparus et les décès sous les bombardements alliés, alors que rien qu’en octobre et en novembre 1941, la Wehrmacht comptabilise au moins 650 000 morts parmi ses prisonniers de guerre soviétiques. [retour au texte]

[4] Les chiffres sont vertigineux : vingt mille chars, vingt mille avions, cent mille pièce d’artillerie, six millions d’armes légères.    [retour au texte]

[5] L’histoire du Lend-Lease en faveur de l’Union soviétique est l’aboutissement d’un jeu de dominos géopolitique complexe. A l’éclatement de l’opération BARBAROSSA en juin 1941, rares au monde sont les observateurs qui miseraient un kopeck sur la capacité de l’Armée rouge à encaisser un ouragan déclenché par 98 % des forces terrestres que la plus puissante armée du monde engage au combat ; à l’éminente exception du premier ministre britannique Winston Churchill, tandis qu’à Washington, le président des Etats-Unis Franklin Delano Roosevelt, lui, se range à l’opinion dominante. Or, le 10 juillet 1941, le président américain reçoit un rapport du Council on Foreign Relations, le puissant conseil informel d’experts de haut niveau qu’il écoute le plus attentivement. Jusqu’à BARBAROSSA, le C.F.R. considérait comme acquise la victoire de l’Allemagne nazie dans la Seconde Guerre mondiale. Le rapport reçu par Roosevelt est le premier rapport du CFR à envisager - tout comme le fait Churchill - l’éventualité d’une défaite de la Wehrmacht face à l’Armée rouge. Cinq jours plus tard, le président des Etats-Unis envoie à Londres son plus proche conseiller, Harry Hopkins, pour prendre langue avec le premier ministre britannique sur ce sujet central. A la fin du mois de juillet, Hopkins est à Moscou, d’où il ramènera un rapport dithyrambique sur la combativité qui règne alors en Union soviétique. Très rapidement, le président des Etats-Unis, aiguillonné dans ce sens par Churchill, étend à l’Union soviétique la loi du Lend-Lease (prêt-bail) du 11 mars 1941.  

Cette loi permet aux Etat-Unis de mettre à la disposition d’un belligérant des ressources ou des produits finis. Les produits finis restitués en état après la guerre seront considérés comme prêtés gracieusement ; en revanche, la valeur de tout produit non restitué sera facturée.  Churchill propose à Roosevelt que la puissante Royal Navy britannique prenne en charge l’acheminement de ces produits vers l’Union soviétique à travers le redoutable océan Arctique, et le premier convoi naval appareille dès le 21 août.  Le 1er octobre, alors que la Wehrmacht se met en branle pour dans l’opération TAIFUN en direction de Moscou, Hopkins orchestre à distance la signature du premier Protocole de Moscou par Averell Harriman, ambassadeur des Etats-Unis, Lord Beaverbrook, ministre de la production de guerre britannique, et Viatcheslav Molotov, le ministre des Affaires étrangères soviétique. Dès le mois suivant, les convois navals – de taille encore restreinte – escortés par la Royal Navy se multiplient et, en janvier et février 1942, Hitler, qui commence à froncer les sourcils, durcit le déploiement de la Kriegsmarine dans l’océan Arctique. Les livraisons anglo-saxonnes sont encore modestes, les performances des matériels – en particulier celles des chars – sont certes en-deçà des standards de l’Armée rouge mais elles tombent à pic, exactement au moment où les usines de la Russie européenne, déménagées vers l’est, commencent à peine à reprendre la production.  

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[6] A l’échelle stratégique européenne, la victoire défensive de l’Armée rouge contre l’opération BARBAROSSA est considérable. En déjouant le plan BARBAROSSA, l’Armée rouge a imposé à l’Allemagne nazie une guerre longue qui, par essence, pénalise cette dernière et ruine ses espoirs de victoire rapide à l’échelle de l’ensemble de la Seconde Guerre mondiale en Europe. BARBAROSSA est donc une victoire stratégique russe de toute première catégorie. Néanmoins, sur le terrain, les forces soviétiques restent sur le fil du rasoir.  [retour au texte]

[7] La Stavka est le conseil politico-militaire mis en place par Staline dans les vingt-quatre heures qui ont suivi l’éclatement de l’opération BARBAROSSA le 22 juin 1941. Le mot stavka lui-même est en langue russe un nom commun qui signifie « tente », et non pas un acronyme comme on le croit parfois. A sa création, la Stavka était présidée par le ministre de la Défense Semion Timochenko, Staline lui-même n’en étant qu’un membre, mais la pesanteur de  ce fonctionnement – le président de la Stavka devant de toute façon référer au chef de l’Etat qu’est aussi Staline – a fini par induire une interversion, Staline devenant président et Timochenko simple membre. Systémiquement, la Stavka a été conçue comme un think tank d’Etat d’analyse stratégique et d’impulsions politiques et structurelles qui doit se juxtaposer et s’articuler avec l’état-major général de l’Armée rouge. Les grandes orientations militaires stratégiques sont discutées par Staline, par la Stavka et par l’état-major général, Staline ayant le dernier mot. L’état-major général concrétise ces grandes orientations à l’échelle purement militaire  tandis que leurs implications politiques, économiques et structurelles sont initiées par la Stavka - et par Staline lui-même.    [retour au texte]

[8] Cela à l’heure même où Staline, toujours affligé de sa fièvre offensive, s’entête dans l’opération RJIEV-VIAZMA malgré les supplications de Joukov pour en finir avec le carnage. Ce n’est que le 20 avril que Staline finit enfin par admettre que sa décision de transformer la contre-offensive de Moscou en un « écrasement total des troupes hitlériennes » relevait plus de l’auto-persuasion que d’une démarche d’analyse. Ce jour-là, le Vojd met le point final aux opérations de l’hiver 1941-1942.  [retour au texte]

[9] Ivan Bagramian, quarante-quatre ans, est un officier à l’intelligence habile, reconnue et démultipliée par un copieux bagage théorique. Son curriculum vitae depuis l’éclatement de la Grande Guerre patriotique est d’une qualité encore rare dans l’Armée rouge et il est l’un des futurs artisans de la victoire soviétique contre l’Allemagne nazie. Sa complicité et celle de son état-major de Koupiansk, à partir du mois de mars, dans un plan qui revient à lancer une offensive de grande envergure depuis une position qui s’y prête mal et avec des moyens inadéquats, peut surprendre, et nous n’en avons pas trouvé l’explication. Peut-être faut-il la chercher du côté de la présence, au même état-major, d’un mastodonte de l’appareil politique bolchévique, Nikita Khrouchtchev, commissaire politique de la Direction du Sud-Ouest, dont la compagnie n’est peut-être pas la plus propice aux débats décomplexés.  [retour au texte]

[10] Dans l’Armée rouge, le terme « front » possède deux sens strictement distincts l’un de l’autre. Le premier de ces sens est commun à toutes les armées : la ligne le long de laquelle les force belligérantes se sont face. Le second signifie « groupe d’armées ». Les auteurs francophones lèvent l’ambiguïté en écrivant le mot avec une majuscule lorsqu’il est utilisé dans son sens organique de « groupe d’armées », et avec une minuscule dans son sens géographique de « ligne de contact ». C’est dans sa première signification que le terme est utilisé ici.  [retour au texte]

[11] L’armée rouge constitue quatre corps blindés en mars, dix autres courant avril. Sur ces quatorze corps blindés, onze sont envoyés sur le front centre ou sur ses arrières, et trois au sud dont deux sont affectés au Front du Sud-Ouest.    [retour au texte]

[12] V.V.S. est le nom  des forces aériennes soviétiques (Военно-воздушные силы, Voïenno-Vozdouchniyé Sily), l’équivalent de l’armée de l’Air française.  [retour au texte]

[13] Et pour cause : depuis plusieurs jours, le « canon aérien » de la Wehrmacht à l’Est, le VIIIe corps de la Luftwaffe, est tout entier accaparé par l’opération TRAPPENJAGD (« chasse aux taupes ») lancée par le général allemand Erich von Manstein contre la péninsule de Kertch, en Crimée, à cinq cents kilomètres au sud de Kharkov.    [retour au texte]

[14] D’une manière générale, et contrairement à l’image qu’ils bâtiront solidairement après la guerre, les généraux d’Hitler sont nazis. L’un des plus motivés d’entre eux est le Maréchal Walter von Reichenau, prédécesseur de Paulus à la tête de la 6e armée (groupe d’armées Sud). Six jours avant le déclenchement de BARBAROSSA, Reichenau a prévenu ses généraux de divisions : « La troupe doit apprendre à exécuter elle-même les civils […] » ; mais son ordre le plus célèbre est sans conteste « l’ordre Reichenau » du 10 octobre 1941 : « […] Le but primordial de la guerre […] est l’anéantissement total de l’influence asiatique dans la culture européenne […]. Le soldat à l’Est n’est pas qu’un combattant mais également le porteur impitoyable d’un idéal national […]. Le soldat doit être pleinement conscient de la nécessité d’une vengeance sévère mais juste contre la sous-humanité juive […]. C’est le seul moyen de remplir notre mission historique de libération définitive du peuple allemand du danger judéo-asiatique ». Le jour même de la diffusion de l’ordre Reichenau, le Maréchal Wilhelm von Leeb, commandant du groupe d’armées Nord, le duplique à l’attention de ses propres commandants d’armées, Georg von Küchler et Ernst Busch qui, à leur tour, le répercutent dans leurs corps d’armée respectifs. Le lendemain, le Maréchal Gerd von Rundstedt, commandant du groupe d’armées Sud, se déclare « entièrement d’accord » avec l’ordre de son subordonné et le diffuse dans l’ensemble du groupe d’armées : ses commandants d’armées Hermann Hoth et Erich von Manstein le diffuseront à leur tour. Dans le groupe d’armées Centre, les commandants des 2e et 3e armées panzer, Heinz Guderian et Erich Hoepner feront de même. 

De son côté, Walter von Reichenau recevra régulièrement des rapports rendant compte des exécutions de civils, juifs ou non, en commentant fin juillet 1941 : « en cas de soupçons, il vaut mieux brûler un village de plus ». Entre le 6 novembre et le 14 décembre 1941, sa 6e armée collabore avec la SS pour tuer quinze mille civils juifs en conduisant les premières expérimentations d’assassinat par camions à gaz.  

 

 

 Le Maréchal Walter von Reichenau 

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[15] Plus exactement le redoutable III./JG 52 (3e groupe de la 52e escadre de chasse allemande), qui rassemble des dangers publics comme, par exemple, Hermann Graf (90 victoires) ou Leopold Steinbatz (51 victoires).  [retour au texte]

[16] Hélas pour les aviateurs soviétiques du ciel de Kharkov, le décompte des revendications de victoire aériennes de Luftwaffe au-dessus du champ de bataille recoupe assez bien celui des pertes en combat aérien enregistrées par les VVS.  [retour au texte]

[17] Le groupe Bobkine est composé d’un corps de cavalerie, d’une brigade blindée d’accompagnement et de deux divisions d’infanterie. Cette unité, qui a rang d’armée dans les forces soviétiques mais correspond, par sa taille, à un corps d’armée, a des points communs avec les futurs groupes de cavalerie mécanisée de l’Armée rouge mais elle ne doit pas être confondu avec ceux-ci. En effet, Timochenko et Bagramian ont confié au groupe Bobkine une moitié complète des opérations de percée de la pince sud alors que ce type d’opérations n’entrera pas dans les attributions des futurs groupes de cavalerie mécanisées qui, à l’inverse, seront conçus spécifiquement pour les opérations d’exploitation. 

Le général de division ukrainien Leonid Vassilievitch Bobkine, quarante-huit ans, originaire de la région de Kharkov même, ne fait pas partie de ces nombreux officiers de l’armée impériale qui ont rejoint l’Armée rouge en 1918 pour des motivations d’ordre technique : c’est par choix idéologique qu’il a embrassé la révolution. Pendant la guerre civile qui s’en est suivie, il a révélé des qualités de cavalier exceptionnelles qui lui ont valu sa réputation. Happé par le vide créé par la purge abyssale de Staline de 1937-1938, il a été propulsé commandant de corps de cavalerie avant de suivre un cursus à la prestigieuse Académie Frounzé. A l’éclatement de la Grande Guerre patriotique, il était responsable de la cavalerie du Front du Sud-Ouest, où il avait pour mission de constituer des groupes de combat « sur mesure » en fonction des situations. Au moment de la préparation de l’opération KHARKOV, il est chargé de constituer un groupe mixte cavalerie-chars-infanterie dont il prendra la direction. 

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[18] Le parcours du général Kouzma Petrovitch Podlas illustre la singulière épopée de l’Armée rouge. Sous-officier dans l’armée impériale à l’âge de vingt-deux ans, il rejoint les rangs des Gardes rouges révolutionnaires dès 1917 puis intègre l’Armée rouge dès sa création en 1918 puis combat en son sein pendant de la guerre civile. Après cela, diplômé de la très sélective Académie Frounzé, il est promu commandant de division en 1935. Il passe à travers la purge insensée que mène Staline dans les rangs des militaires en 1937 et en 1938 et qui voit cent trente commandants de division sur deux cents arrêtés, jugés puis exécutés ou bien expédiés dans des camps. A l’été 1938, il participe à la bataille du lac Khassan contre les Japonais, au cours de laquelle la victoire n’est obtenue qu’à l’arraché malgré une écrasante supériorité numérique et matérielle. Staline, humilié, réagit férocement : le commandant des forces soviétiques en Extrême-Orient est arrêté et rend son dernier souffle en prison. Tout son entourage est bouclé pour « espionnage trotskiste-japonais » et, dans la foulée, le commandant de division Podlas est arrêté en décembre. Déchu de son grade, il est condamné en avril suivant à cinq ans de camp. Au bout d’un an, le voilà amnistié. En août 1941, en pleine opération BARBAROSSA, il est réintégré dans son grade et propulsé à la tête de la 40e armée. En février 1942, il prend le commandement de la 57e.  [retour au texte]

[19] Si Timochenko n’est pas un général exceptionnel, il est loin d’être incompétent. Il est peu plausible qu’il croie à ses propres paroles lorsqu’il assure à Staline qu’il a la situation en mains, et la cause de ce bobard est peut-être à chercher du côté du fait que Timochenko, pour avoir combattu aux côtés du redoutable Géorgien pendant la guerre civile, est l’un des généraux de l’Armée rouge qui le connaissent le mieux. Il sait donc mieux que beaucoup d’autres à quel point il est avisé de se méfier de ses réactions.  [retour au texte]

[20] Sur le moment, le général Bobkine et son fils seront simplement portés disparus car l’unique témoin de leur mort est le général Noskov, l’un des commandants de corps de Bobkine, qui lui aussi échouera cette nuit-là et mais qui finira capturé. Ce n’est qu’après sa libération que ce dernier pourra témoigner des circonstances de la mort de Bobkine et de son fils près du village de Kroutoïarka.  [retour au texte]

[21] Nous ne sommes pas parvenus à mesurer la part de responsabilité d’Ivan Bagramian dans KHARKOV. Elle est difficile à mesurer parce que le chef d’état-major de Timochenko est un tacticien de plus grande valeur que son supérieur. Plusieurs sources tiennent apparemment à insister sur les mises en garde de Bagramian à l’endroit de Timochenko contre les risques inhérents au plan, ou bien rappellent qu’il aurait, le 18 mai, abondé dans le sens de Vassilievski qui poussait à l’abandon de l’opération pour sauver les armées du Front du Sud-Ouest et du Front du Sud. Si ces sources ne sont pas assez nombreuses pour qu’il s’en dégage des pistes nettes, il nous paraît utile de garder à l’esprit qu’après la catastrophe, Bagramian trouvera pour sa défense un soutien qui n’a pas coutume de chercher des excuses à autrui : Guéorgui Joukov.   [retour au texte]

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