Le soldat romantique,

Solomon Saoulovitch ROCHAL

 « Au matin du 22 juin 1941, vers 04 :00, 04 :30, notre terrain d’aviation a été bombardé. On y vivait encore dans des tentes, il n’était pas terminé. Et là, sur la tente d’à côté, celle de mes copains, une bombe est tombée et ils ont été tués. Le premier jour de la guerre ».

 

 « Dans notre classe de Terminale, en 1940, nous étions trente-quatre […] ;  

et de nous tous, quatorze ne sont pas revenus vivants de la guerre, dont Natacha Katchouïevskaïa ».

 

- Solomon Saoulovitch ROCHAL

Solomon Saoulovitch, à gauche pendant la Grande Guerre patriotique, à droite chez lui à Moscou le 2 août 2016.

 

A la date du 8 mai 2020, Solomon Saoulovitch, technicien radio dans les forces aériennes pendant la Grande Guerre patriotique, était l’unique témoin du projet Normandie Niémen à s’être trouvé au front dès l’aurore du premier jour de la guerre, le 22 juin 1941. La Luftwaffe a transformé cette interminable journée d’été frappée par un soleil de plomb en un bain de sang au cours duquel elle a littéralement empalé les forces aériennes soviétiques aussi bien dans le ciel qu’au sol. A cette époque, près des trois quarts des unités de chasse des VVS (Voïenno-Vozdouchnyié Sily ou « forces militaires aériennes ») au front étaient encore des chasseurs obsolètes dont la conception remontait aux années 1933-1934 [1].

Solomon Saoulovitch raconte ces événements avec un flegme philosophe et une imperceptible distance avec la réalité qui nimbe son discours d’un nuage d’onirisme.  Peu enclin à se mettre en avant et à parler de lui-même, il a beaucoup plus goût à parler des autres, y compris des femmes : de la sienne, d’abord, avec qui il a vécu un mariage de soixante-huit années, et dont la photo, insinue-t-il, l’a protégé « des balles » pendant toute la guerre ; mais aussi de l’une de ses camarades de lycée, Natacha Katchouïevskaïa, née Spirova.

 

NATACHA

Natacha (de son vrai prénom Natalia, Natacha en étant le diminutif traditionnel russe) avait dix-sept ans lorsque Solomon Saoulovitch et elle étaient dans la même classe de Termnale Terminale au lycée Friedrich Engels de Moscou. Elle était l’une des filles d’une talentueuse actrice d’opérette classique habituée aux premiers rôles, et c’est surtout son destin à la suite de ses années de lycée qui a marqué Solomon.

Après le lycée, à la rentrée universitaire de 1940, Natacha intègre le GITIS, l’Académie russe des arts du théâtre de Moscou, la plus grande école de théâtre de Russie, et c’est dans la félicité de cette prestigieuse institution que la détonation de l’opération BARBAROSSA la  surprendra le 22 juin 1941. Dès lors, les étudiants s’y mobilisent à leur façon en mettant sur pied des orchestres qui mènent des tournées au front pour changer les idées des soldats qui, c’est un euphémisme, en ont bien besoin. Natacha dirige l’un de ceux-ci. En décembre 1941, alors que les combats se sont approchés jusqu’à la très grande banlieue de Moscou, à vingt kilomètres seulement des églises du Kremlin, Natacha et son orchestre viennent à donner un spectacle dans un hôpital rempli de blessés. L’un d’eux, le  commandant Pavel Katchouïevski qui était à la tête d’un détachement de partisans de l’autre côté des lignes allemandes, va être pour Natacha l’étincelle de l’une de ces idylles comme les Russes en connaîtront des millions pendant la grande Guerre patriotique.  Au printemps, Moscou est sauvée et Natacha – inspirée par son amant ? – met entre parenthèse l’avenir tout tracé qu’il l’attendait pour signer son engagement dans l’Armée rouge et y intégrer une école médicale. Quant à Pavel, il va être renvoyé au combat « de l’autre côté », en Biélorussie occupée. Les deux amants décident de s’épouser, tout de suite ; puis Pavel part. Le 4 juillet 1942, au cours de l’attaque d’une colonne de la Wehrmacht, il est tué au combat.

C’est donc une jeune veuve de vingt ans qui, début août, est accueillie au 105e régiment d’infanterie de la 34e division de la Garde, constituée à Moscou à partir d’un corps parachutiste. Entre-temps, les armées allemandes se sont à nouveau mises en marche, cette fois vers le Don, vers le Caucase et vers la Volga. Dans cette dernière partie du front, elles sont une nouvelle fois en train de tailler en pièces les forces soviétiques, qui ne parviennent à survivre qu’en déployant une stratégie enfin plus sage que celle qu’elles avaient menée jusque-là. Les voici bientôt acculées à la Volga, devant la grande cité industrielle et portuaire de Stalingrad. C’est dans ce secteur que la division de Natacha est envoyée. De là, elle écrit à sa mère :

« Chère, précieuse et unique petite Maman,

Voilà, j’ai attendu ce bonheur et j’ai reçu cette lettre de toi, ma Maman chérie […]. Je sens bien que c’est dur pour toi, là-bas, sans force et la santé ébranlée. […] Bientôt, sans doute, tu reviendras à Moscou, je serai plus tranquille pour toi et nos lettres nous arriverons plus vite, car elles mettent maintenant plus d’un mois. […] Tu dois surtout prendre soin de toi, ne pas trop travailler, ne pas t’enrhumer. Fais tout ce que tu peux, ne pense ni aux privations ni aux difficultés, cela me fait mal que tu doives les supporter […]. Tout cela c’est de la faute de ce maudit Hitler, et toute notre vie est bouleversée, mais ce n’est rien : pour tout cela, il recevra sa récompense, nous ne l’oublierons pas, qu’il ne se fasse pas de souci, ce maudit. Ma petite Maman, fait attention à toi, notamment tes poumons […]. Ecris-moi souvent, très souvent, à propos de tout, je t’écrirai souvent, c’est une grande joie dans la séparation. Mais nous serrerons les dents et nous y survivrons. Maman, nous supporterons avec notre amour, et le jour de la victoire, ce jour d’une joie complète, nous nous reverrons et nous serons ensemble pour toujours. Et cette victoire, nous l’obtiendrons en prenant Hitler à la gorge, dans le sang. Ce sera difficile, mais nous l’obtiendrons, par tous les moyens. La haine brûle dans nos cœurs.

Aujourd’hui j’ai vu cinq orphelins, des enfants formidables, le plus jeune, Vovik, a deux ans, il ressemble beaucoup à notre Andrioucha. Ils vivaient ici, là où le front passe. Les Allemands ont occupé le village, ils ont tué leurs père et mère. Le petit Vovik m’a tendu la main en me disant « Maman ». Je n’ai pas pleuré mais la haine est montée en moi. Je serais capable de tout, pour toi, pour la destruction de notre jeunesse, pour le GITIS, pour tous mes chers parents dont la vie a été brisée et pour tous les petits enfants, pour Vovik qui me disait « Maman ». Je voudrais m’arracher les dents, parfois je ne suis plus qu’une bête, avec toutes ces pensées de haine, cette douleur maudite, l’invasion de notre terre. Il nous a tellement fait souffrir, dévastant nos vies, notre travail, nos études. Ma petite Maman, tu m’attendras et je reviendrais avec la victoire… Mon soleil, écris-moi tout, tout, sur des bouts de papiers, sur des cartes postales, sur les papiers déchirés, écris, écris, écris ! Je t’écrirai presque tous les jours […], je sais que tu attends mes lettres, je sais que ma petite Maman aime son petit nez et petite folle de fille.

Je t’embrasse fort, prends soin de toi,

Natacha ».

Mais Natacha ne va pas rester dans le secteur même de la bataille urbaine de Stalingrad. Avec l’évolution de la situation stratégique, un trou béant est apparu entre cette zone et le Caucase au sud, et le solide général ukrainien Andreï Yeremenko, qui commande le Front de Stalingrad dans son ensemble, prélève ici et là des unités et les réunit en une nouvelle armée, la 28e, qu’il fait roquer vers le trou pour le garnir. Les nazis pourraient bien avoir l’idée de s’y glisser. Ce trou, c’est la steppe des Kalmouks, qui commence au sud de Stalingrad.

Cette steppe des Kalmouks, vaste comme l’Irlande, est vide et plate comme une planche. Il ‘y pousse qu’une herbe rabougrie qu’arpente un peuple de nomades bouddhistes d’origine mongole et qui, l’été, est carbonisée par un soleil transformant les rivières en oueds desséchés. C’est là que Yeremenko envoie la 28e armée, Natacha avec. Il a eu le nez creux : fin août, une division d’infanterie motorisée de la Wehrmacht apparaît dans l’air liquéfié par la chaleur. Le contact entre Allemands et Russes se produit au niveau d’un village de quelques centaines d’âmes, un point sur la carte dans un espace désert de cent kilomètres : Khoulkhouta, qui devient lieu le plus oriental jamais atteint par les forces terrestres d’Hitler pendant toute la Seconde Guerre mondiale. Les Allemands s’y terrent, les Russes les y observent, pendant plus de deux mois.

La 19 novembre 1942, à quatre cents kilomètres au nord-ouest de Khoulkhouta et sur un front large de cent cinquante, neuf armées soviétiques émergent de la brume trempée et glaciale. C’est l’opération URANUS, dont l’ambition est d’encercler toute la 6e armée allemande dans Stalingrad. Le même jour, une autre offensive démarre, dont il ne restera que peu de traces dans les livres d’histoire : dans la steppe des Kalmouks, la 28e armée soviétique passe à l’attaque.

A la chaleur aliénante de l’été ont succédé un froid polaire et un brouillard enneigé à couper au couteau au travers desquels, ce 19 novembre la 34e division de la Garde – entre autres - s’enfonce pour aller se mesurer aux tranchées allemandes à Khoulkouta.  Le 105e régiment de la Garde est de la partie, en particulier sa 9e compagnie dans laquelle la bataillon sanitaire et médical du régiment a détaché Natacha. Au cours de ces combats violents, confus et cisaillés par un vent mordant, quarante-cinq hommes de la 9e compagnie - plus Natacha - se trouvent bientôt isolés dans une tranchée allemande dont ils se sont emparés. Dans le chaos, le commandement y a été pris au pied levé par… un correspondant de guerre tchétchène, le commandant Issa Chaïpov, qui se trouve être le rédacteur en chef du journal du 105e régiment de la Garde. Chaïpov place ses hommes en défensive dans la tranchée encerclée par l’ennemi pour attendre de pied ferme l’inévitable contre-attaque allemande… et les secours. L’attente dure toute la nuit.  

A l’aube, la tranchée est soudain ravagée par les explosions d’obus de mortiers tandis que sifflent les bailles de mitrailleuses. Puis les Allemands attaquent. Chaïpov les laisse approcher puis ordonne d’ouvrir le feu à bout portant. La bagarre est féroce. Natacha crapahute, s’occupe d’un blessé, le met à l’abri dans la tranchée ; puis de dix ; puis de vingt. Il ne reste bientôt plus qu’une dizaine d’hommes valides. Tous les autres ont été tués ou blessés. Natacha se saisit du pistolet-mitrailleur d’un blessé et d’une grenade, elle ouvre elle aussi le feu sur l’ennemi.  Sa rage incite même des blessés à se relever pour reprendre le combat. Natacha épuise tous ses chargeurs. Des Allemands sont bientôt sur elle. Elle les laisse approcher jusqu’à elle et dégoupille sa grenade, qui emporte tout le monde à la fois, elle et eux. 

C’est à ce moment-là qu’apparaissent enfin des hommes du 107e régiment de la Garde. Les Allemands prennent prudemment congé et les nouveaux venus peuvent atteindre la tranchée, pour n’y découvrir qu’un amas de corps étendus, tués ou blessés. Parmi ceux-ci, celui de Natacha – ou plutôt ce qu’il en reste. Elle est encore vivante.  Tous sont transportés vers l’hôpital de campagne.  C’est là que le commandant Chaïpov, lui aussi blessé, va assister aux derniers instants de Natacha. Il racontera qu’avant de rendre son dernier souffle, elle a souhaité lui parler et qu’elle lui a dit : « Chacun d’entre nous est né pour quelque chose ; certains pour se rendre utiles toute leur vie, d’autres pour se lever une seule fois et crier « en avant ! ». Chacun d’entre nous se doit d’écrire au moins une virgule dans le grand livre de l’humanité. Moi, j’ai écrit la mienne… ». Puis elle a cessé de parler. Ces mots, qui semblent plus rédigés après coup par un journaliste inspiré que par une mourante déchiquetée par une grenade, sont-ils authentiques ? Seul le commandant Chaïpov, décédé en 1980, le saura jamais… 

Apocryphes ou pas, c’est bien dans l’esprit de ces mots que le récit des circonstances de la mort de Natacha Katchouïevskaïa va se répandre à la vitesse du vent de la steppe dans toute la division, puis dans toute la 28e armée, dans tout le front de Stalingrad [2]… et jusqu’aux oreilles de Solomon Saoulovitch Rochal. Depuis, il  entretient avec un respect mêlé de tendresse le souvenir de sa camarade de lycée, qui sera l’objet du prochain chapitre de l’entretien filmé. 

 

 

 Natacha Katchouïevskaïa (1922-1942) 

 

Lorsque nous avons filmé Solomon Saoulovitch, il nous emmenés avec lui dans l’histoire de Natacha au point que par un morne dimanche après-midi, nous l’avons refilmé, silencieux devant le monument érigé à la mémoire de Natacha Katchouïevskaïa dans la cour d’un lycée désert de Moscou.  

Solomon ne nous a pas encore tout dit ; car en 1943, il a été intégré une école d’officiers des transmissions dont il est sorti en 1944 pour repartir dans un régiment aérien. Avec cette unité, il a participé à la spectaculaire opération IASSY-KICHINIOV lancée en Roumanie en août 1944 contre quatre armées de l’Axe, dont une finira anéantie. Puis il continuera de l’avant pour traverser la longue et tumultueuse campagne de Hongrie d’octobre 1944 à avril 1945 avant de finir la guerre au cœur du Reich, à Vienne. Solomon a encore bien des chose à dire.

 

Pierre Bacara

 

 

[1] D’une manière générale, l’ampleur des désastres endurés par l’Armée rouge au cours des deux premières années la Grande Guerre patriotique a de quoi donner le vertige. Leurs causes, nombreuses et complexes, feront l’objet d’un ambitieux ensemble de fiches thématiques dont la rédaction est en cours.

[Retour au texte]

 

[2] Le 19 février 2020, High Flight a filmé à Volgograd (ex-Stalingrad) Yevgueni Fiodorovitch Rogov, qui a participé à la bataille de Khoulkhouta au sein de la 159e bigade d’infanterie indépendante. Au cours de l’entretien, il a spontanément mentionné la mort de Natacha, ce qui confirme l’effet « traînée de poudre » de la nouvelle. Les chapitres de cet entretien seront diffusés ultérieurement.

[Retour au texte]

 

[Retour aux témoignages]

[Fiches thématiques]