L’encyclopédie du front Sud de Stalingrad à Vienne,

Ivan Andreïevitch SLOUKHAÏ

Ivan Andreïevitch Sloukhaï, à gauche dans son village de l’Oural avant son départ pour les combats à l’été 1942, à droite à Moscou le 30 octobre 2019.

 

Casquette de général et manteau de cuir noir, le geste rendu lent et martial par le poids des ans et d’une vie ardente et passionnée : la première fois que nous avons vu Ivan Andreïevitch Sloukhaï, il nous a semblé voir apparaître la silhouette d’un général surgi directement de la Seconde Guerre mondiale. C’est d’un verbe clair et régulier, précis comme une horloge et servi par une mémoire stupéfiante, qu’Ivan Andreïevitch nous a ensuite emmenés avec lui dans le maelstrom de la Grande Guerre patriotique. En vingt-huit mois de combats, il a participé à  dix opérations majeures de l’Armée rouge pendant la Seconde Guerre mondiale et a fait face à deux grandes offensives d’Hitler – la célèbre bataille de Koursk mais aussi l’opération FRÜHLINGSERWACHEN lancée en Hongrie en 1945 par toute une armée blindée pour arrêter la progression de l’Armée rouge en direction de la dernière source de pétrole du Reich, les champs de pétrole de Nagykanisza (prononcer Naguikanicha). Comme si cela ne suffisait pas, le général Sloukhaï – alors capitaine  – a  vécu des combats qui, pour les livres d’histoire, n’existent pas : ceux qu’ils a fallu mener en Autriche contre la Wehrmacht et les forces hongroises après la capitulation allemande finale du 9 mai 1945 à 00 :01 heure de Moscou – le 8 mai à 23 :01 heure de Berlin.  

Et cela n’est pas encore tout. Les souvenirs d’Ivan Sloukhaï embrassent, d’une manière précise et vivante, la mémoire de la saga de sa famille dans les années qui ont précédé sa naissance. Si ce thème sort du strict cadre du thème du projet Normandie Niémen, il reste d’un grand intérêt car rares sont les témoignages oraux filmés – même indirects comme c’est le cas ici – qui permettent de restituer l’univers d’une famille de paysans ukrainiens de la révolution bolchévique.  

 

 

Pionniers

Ivan Andreïevitch a survécu à deux mille kilomètres de batailles et vient d’une famille elle-même taillé dans le bois pour la survie dans l’immensité.

Ses grands-parents sont nés dans un village d’Ukraine où, comme partout ailleurs en Russie au moment de la révolution bolchévique de 1917, la terre a été partagée entre tous les paysans. Las ! Les réformes de santé publique fougueusement instaurées par le nouveau pouvoir,  puis le retour de la paix après sept longues années de guerre, ont déclenché un boom démographique qui a rendu rend les terres exiguës et donc ressuscité la capitale question ancestrale du paysan : où trouver des terres plus vastes à cultiver ? C’est la question que se posent les grands-parents d’Ivan Andreïevitch en cette année 1923.  Le village réunit un conseil. 

 

 

Portrait familial dans un village russe avant la révolution.

 

Le conseil du village statue : il faut lancer vers l’est une avant-garde de précurseurs qui partiront explorer les immenses espaces russes pour y chercher des terres assez vastes et fertiles pour y accueillir de futurs colons. Deux hommes du village, dont le grand-père d’Ivan, se portent volontaires pour partir à l’aventure dès les premiers beaux jours.  Le printemps venu, les deux explorateurs illettrés se mettent hardiment en marche vers le soleil levant dans l’espoir d’y découvrir la terre promise où leurs compatriotes pourraient s’installer et prospérer. Ils vont le trouver à mille sept cents kilomètres de chez eux, au pied des monts Oural, là où vit un peuple parlant le turc d’un million d’âmes naguère encore nomades, sur une étendue vaste comme les deux tiers de la France : les Bachkirs. Le peuple des Bachkirs historiquement ennemis inexpiables d’un autre peuple nomade, celui des envahisseurs mongols, l’assemblée des clans bachkirs avait décidé d’unir son destin avec celui du peuple russe à l’un des tout premiers tsars, Ivan le Terrible.

 

Le pays des Bachkirs entre les monts Oural et le Kazakhstan], à mille sept cents kilomètres de son village natal.

 

 Pénétrés de leur découverte, il entreprennent tout le périple de retour jusqu’à leur village natal et font part de leur découverte. Vingt familles trouveront la force de se lancer dans l’aventure, dont celle du grand-père d’Ivan. Le grand départ est fixé pour le printemps. C’est cette fois tout un convoi de chariots, peuplé des vingt familles au complet et de leurs parents, qui s’ébranle vers la lointaine Bachkirie, où les colons fonderont un village qu’ils bâtiront de leurs propres mains pour y vivre. 

C’est dans ce village qu’Ivan Andreïevitch voit le jour le 5 décembre 1924.

 

 

Les grands-parents d’Ivan Andreïevitch, vétérans de la caravane de colons qui a fondé le village.

  

La maison natale d’Ivan Andreïevitch

 

Dans cet univers, il n’est guère surprenant que l’enfant apprenne très tôt à tout savoir faire par lui-même : entretenir un potager avec soin, prendre en charge du bétail, construire des tonneaux, des piétchkas [1]… Ce monde rustique va être bouleversé, dès les très jeunes années d’Ivan, un beau jour de 1929, par l’irruption soudaine d’un groupe d’inconnus à l’air décidé : une équipe de Likbiez.

  

 Affiche de propagande et de publicité de la maison d’édition d’Etat Lengiz : « Des livres sur toutes les branches de la connaissance ! »

 

Likbiez

Que signifie Likbiez ? Réponse : c’est le raccourci de likvidatsiya biézgramotnosti, en français « liquidation de l’analphabétisme ». Pour visualiser le contexte, il a nous falloir remonter un petit peu le temps.

Dans les derniers jours de 1919, soit deux ans après la révolution bolchévique de 1917 – et en pleine guerre civile – le conseil des ministres révolutionnaire, constatant dans le pays un taux d’analphabétisme de quelque 80 % [2], a adopté un décret portant sur « l’éradication de l’analphabétisme dans la République socialiste soviétique de Russie » : les citoyens illettrés de 8 à 50 ans  doivent apprendre à lire et à écrire, et ce quelle que soit la langue utilisée dans ce but. Des équipes de « liquidation de l’analphabétisme », les Likbiez, ont été créées. Depuis, elles écument l’immense Russie et y enseignent la lecture et l’écriture.

En 1924, l’année de la naissance d’Ivan, deux ans après la proclamation de l’Union soviétique qui a suivi la victoire des bolchéviks dans la guerre civile, les équipes de Likbiez ont été généralisées à toute la nouvelle URSS. Deux autres années plus tard, l’illettrisme avait reculé à 50 % de la population des campagnes et à 20 % des citadins. En 1928, cette croisade a mobilisé à leur tour les Komsomols (les Jeunesses communistes), déclenchant un déferlement de Likbiez dans les villages soviétique. Et voilà que ces gens-là apparaissent au village natal d’Ivan. Toute sa vie va en être retournée.

Nous sommes en 1931. Il s’avère qu’Ivan – maintenant âgé de six ans - apprend vite, très vite. Son père – qui apprend à lire et à écrire en même temps que lui – va même jusqu’à parcourir cent kilomètres aller-retour pour se rendre dans la ville la plus proche et lui y acheter des livres ; dès l’année suivante, une véritable école ouvre, Ivan entre en CP et devient… rédacteur de journal de l’école. 

 

 

Le papa 

 

Ivan SLOUKHAÏ et ses camarades en 1935 

 Ivan Andreïevitch (au milieu en chemise blanche), à l’âge de onze ou douze ans, jeune collégien boulimique de lecture et d’écriture, et ses copains du village. Dès l’été 1936, il suit assidûment dans la presse  les bouleversements de la guerre d’Espagne.

  

En 1939, Ivan a quatorze ans. Désormais collégien en classe de 4e, le jeune rédacteur du journal scolaire devient pigiste correspondant local rémunéré. Or, cette année-là, les sinistres nuages de la guerre planent au-dessus de l’Europe et le personnel enseignant est appelé sous les drapeaux. A la rentrée de la classe de 3e, dans ce système éducatif encore en construction, les instituteurs absents sont remplacés… par des élèves, du moins par ceux dont le potentiel intellectuel a été repéré. Ivan est de ceux-là et le voilà instituteur dans une nouvelle école.  Il faut croire qu’il y fait ses preuve puisqu’un an et demi plus tard, il en est nommé  directeur ! Ivan, que le franchissement des étapes n’effraie décidément pas, tombe amoureux d’une collègue – Maria - et, à l’approche des vacances d’été, le parfum des noces rôde au village. C’est dans cette étonnante atmosphère métissée d’inquiétude et de félicité qu’au cours de l’une des premières journées de vacances, pendant une sieste de début d’après-midi au retour d’une partie de pêche, Ivan sent une main le réveiller. C’est celle de sa mère, qui lui dit simplement : « Ivan. C’est la guerre ».

 

Les chemins de Stalingrad

Le père d’Ivan est mobilisé, le père de Maria aussi. Ivan a seize ans et se porte volontaire. « Tu seras plus utile à la tête une école qu’au front » lui rétorque-t-on. A la rentrée, il reprend donc le chemin de son établissement scolaire. 

 

 

 Octobre 1941 : Ivan à l’âge de seize ans  (à gauche) avec son ami Ivan Mirochitchenko de retour du front.

 

Tandis que son père et son futur beau-père sont au front, Ivan, le précoce directeur d’école, rôdé depuis la guerre d’Espagne au suivi d’événements qui se bousculent d’une manière effrénée, étudie par le menu les développements de l’opération BARBAROSSA, l’offensive déclenchée par Hitler contre l’Union soviétique, et il la commente à ses élèves. Ceux-ci l’interrogent : « Pourquoi reculons-nous ? ». Lui-même se la pose, cette question. L’hiver s’installe, mordant en cette année 1941. Ivan apprend que Moscou a été sauvée par un général du nom de Joukov et que l’Armée rouge mène une audacieuse contre-offensive, au cours de laquelle il célèbre son dix-septième anniversaire. La nouvelle année 1942 s’annonce tendue : la famille d’Ivan reçoit un courrier : son père a été tué au combat dans la nuit du 14 au 15 février. Ivan redouble de demandes d’engagement dans les forces armées ; en vain. Fin avril, les opérations militaires s’arrêtent. Un voile de pluie retombe sur le pays.

Le 28 juin 1942, au retour de l’été, Hitler lance sa plus puissante campagne militaire de l’année : la Wehrmacht brise le front et fond vers le Caucase et vers le Don. Les nouvelles qui s’ensuivent sont sinistres. Pour Ivan, la seule lueur d’espoir est l’annonce de la mise sur pied, dans le district de son village, d’un détachement de volontaires pour les milices populaires. Les critères de recrutement étant moins exigeants que pour les forces armées, il tente sa chance. Ne va-t-il pas d’ailleurs sur ses dix-huit ans ? Il est pris.

Les jeunes volontaires sont envoyés vers l’antenne militaire du chef-lieu régional. On y examine le dossier d’Ivan. Il est si flatteur qu’il reçoit l’ordre de se rendre cette fois jusque dans la ville d’Ouralsk, où l’école d’officiers d’infanterie d’Odessa été déménagée pendant l’ouragan de BARBAROSSA. Ivan insiste : il veut rester avec les volontaires de son village. Pas question : son dossier le qualifie pour l’école d’officiers et le voici dans le train, direction Ouralsk, à trois cents kilomètres de là, de l’autre côté de la frontière du Kazakhstan. A Ouralsk, Ivan est intégré dans une section de mortiers. On lui enseigne l’usage d’un mortier de 82 mm démontable en trois partie transportables à dos d’hommes, ce qui débouche sur des marches tout-terrain exténuantes, avec les obus en prime : les élèves qui jettent l’éponge sont envoyés en unité au front en tant qu’hommes du rang, les autres poursuivent l’école d’officiers.

Alors qu’à l’été succède l’automne puis l’hiver, que le front recule jusqu’au Caucase et jusqu’à Stalingrad, à seulement cinq cents kilomètres d’Ouralsk, ces marches deviennent se font plus éprouvantes et donc de plus en plus sélectives. Pourtant, dans les tout premiers jours de janvier 1943, quelques jours après son dix-huitième anniversaire, Ivan fait partie des élèves qui ont tenu le coup jusqu’à l’examen d’officier, qu’il réussit. Il promu sous-lieutenant.

Quelques jours plus tard seulement, en pleine nuit, on le réveille. Ses camarades doivent tout partir, immédiatement. Les trains sont en gare. Où vont-ils ? Personne ne le sait mais un nom est sur toute les bouches : Stalingrad.

 

Stalingrad

De fait, la première affectation du tout nouvel officier est à l’image du parcours qui l’attend : la 64e armée du général Mikhaïl Choumilov, l’une de celles qui viennent d’entrer dans la légende au cours du purgatoire des batailles qui conduit à celle de Stalingrad. Pour l’heure, les soldats de Choumilov montent la garde dans un froid cinglant, devant la face sud de la poche de Stalingrad à l’intérieur de laquelle est enfermée à double tour, depuis un mois et demi, la plus puissante de toutes les armées d’Hitler, la 6e armée. Face à eux, de l’autre côté des 180 kilomètres de ligne de front qui cernent la poche, les soldats du général Friedrich Paulus, affamés, sont fanatiquement prêts à défendre leur territoire isolé mais encore vaste comme la région parisienne.  

 

 

 

 

La 64e armée fait partie des sept armées qui entourent la poche de Stalingrad en attendant l’heure du règlement de comptes ultime. Ivan a été affecté dans la division la plus aguerrie de toute l’armée de Choumilov : la 38e division d’infanterie [3]. Il a reçu l’ordre d’y prendre le commandement d’une section de mortiers ; mais, à son arrivée au front, ses supérieurs de la 38e division l’informent que compte tenu des pertes qu’a subies l’unité, il n’y a plus beaucoup de monde à commander et que, dans l’immédiat, on a surtout besoin de lui pour répercuter auprès des anciens les compétences fraîches qu’il a acquises en école [4].

 

 

 

 Janvier 1943 : Ivan Andreïevitch, né dans un village de paysans pionniers, ancien pigiste, désormais jeune « directeur d’école retraité » de dix-huit ans, inaugure une nouvelle vie de plus, celle d’officier de mortiers face à Stalingrad. Il y donne ici un cours de manipulation de mortier léger.

 

Quelques jours avant le 10 janvier, toute la 38e division fait mouvement vers la ligne de front elle-même pour participer à l’opération KOLTSO (« Anneau ») dont l’objectif est de compresser puis d’anéantir la grande poche de Stalingrad et toute la 6e armée allemande. Ivan va donc connaître son baptême du feu dans des combats qui l’emmèneront jusque dans les décombres de lieux emblématiques de la bataille barbare qui durait depuis plus de quatre longs mois : la gare numéro 2, la rivière Tsaritsa, puis enfin les ruines du  quartier de la gare principale, jusqu’à la capitulation finale de la 6e armée dans les tout premiers jours de février 1943. 

 

 

 

Le centre-ville à la fin de la bataille. « Stalingrad n’était pas une bataille urbaine, c’était une bataille de ruines » - Ivan Andreïevitch Sloukhaï

 

Quelques semaines seulement après cette abrupte mise en bouche qu’Ivan évoquera dans un prochain chapitre de l’entretien filmé par High Flight, le 1er mars, les états de service exemplaires de la 38e division sont officiellement reconnus : elle devient la 73e division de la Garde et fait partie des divisions qui auront l’honneur de porter le titre Stalingradskaïa. Chacun de ses régiments hérite également d’un titre honorifique spécifique. Le régiment d’Ivan hérite de celui de Voroponovskiy, du nom de l’un des terrains d’aviation de la poche de Stalingrad où la division a livré d’âpres combats. A la fin du mois du mois de mars, la 73e division de la Garde, et toute la 64e armée avec elle, effectue un bond de sept cents kilomètres vers l’ouest car, pendant que le front s’éloignait de la poche de Stalingrad, bien des choses ont changé.

 L’armée rouge a reconquis Rostov-sur-le-Don (voir témoignage Blanchi sous le harnois, Igor OSSIPOV), forçant par là la Wehrmacht à abandonner ses conquêtes du Caucase pour se retirer vers le Donbass, en Ukraine orientale, où elle est parvenue à mettre un terme à sa retraite en rétablissant un front sur la rivière Doniets. C’est là, au bord de cette rivière, que la 73e division de la Garde va longtemps… monter la garde, car la raspoutitsa arrive et met un point final à dix mois de batailles vertigineuses. C’est là qu’au mois d’avril, la 64e toute entière va avoir à son tour l’honneur de devenir la 7e armée de la Garde.

Plus précisément – c’est important – la 7e armée de la Garde doit garder le tronçon de trente kilomètres du Doniets qui s’étire au sud de Bielgorod. Or, ce tronçon de rivière est situé en plein sur la trajectoire de la future pince sud de la grande offensive d’Hitler de 1943 : l’offensive de Koursk, l’opération ZITADELLE, qui restera dans l’histoire comme la bataille de chars la plus déchaînée de tous les temps.

 

Koursk, acte I : ZITADELLE

Au cours de son entretien avec High Flight, Ivan Andreïevitch a peu parlé de l’opération ZITADELLE au cours de laquelle la 73e division d’infanterie de la Garde et le corps d’armée auquel elle appartient font face au bord est de l’attaque allemande méridionale puis se trouvent écartés vers le flanc de la progression allemande (pour un témoignage à l’épicentre de cette bataille, nous vous invitons à consulter le témoignage de Maria Rokhlina. Au sujet de la bataille de Koursk telle que l’entendent les Russes – à savoir la séquence imbriquée complète que constituent l’opération allemande ZITADELLE et les offensives soviétiques consécutives KOUTOUZOV et ROUMIANTSEV – c’est à propos de cette dernière opération qu’Ivan Andreïevitch nous a entretenu le plus abondamment.

 

Koursk, acte II : ROUMIANTSEV 

A la mi-juillet, l’Armée rouge est parvenue à stopper la grande offensive nazie de l’année 1943 mais, pour ses soldats, la besogne est inachevée. En effet, avant même ZITADELLE – qu’ils avaient anticipée - la Stavka et l’état-major général ont élaboré des plans dont l’envergure dépasse le périmètre de l’offensive allemande contre le saillant de Koursk. Dans ces plans, ZITADELLE devient l’un des éléments constitutifs d’un plan soviétique plus vaste qui s’articule en deux phases consécutives : dans un premier temps, attendre puis stopper l’offensive ennemie ; dans un second temps seulement, passer à l’offensive en lançant deux opérations distinctes, chacune contre l’un des deux saillants allemands d’où l’opération ZITADELLE s’était élancée [5]. L’opération contre le saillant sud a été baptisée ROUMANTSIEV.  

ROUMIANTSEV s’appuie sur l’idée d’attaquer le saillant sud allemand – le saillant de Kharkov - au moment où la pince sud de ZITADELLE, aventurée vers l’intérieur du saillant de Koursk, est en train de faire marche arrière après son échec et de mener des combats d’arrière-garde ; autrement dit au moment où elle est particulièrement mal disposée pour se défendre elle-même contre une offensive. Le plan consiste à exploiter ce moment de faiblesse de la pince sud pour la disperser et, à partir de là, lancer un assaut en direction de l’intérieur même du saillant de Kharkov. Cette attaque doit menacer les forces allemandes qui tiennent le saillant de les rabattre vers le Doniets et de les y coincer, les plaçant ainsi devant un dilemme : ou bien reculer jusque derrière pour échapper au piège, et donc abandonner la ville ; ou bien s’accrocher sur place en offrant prise à un encerclement... Dans les deux cas, la tactique du haut –commandement soviétique devrait permettre de libérer, enfin, la mégapole industrielle, scientifique et universitaire ukrainienne [6]. Ensuite, depuis Kharkov, le fleuve Dniepr, objectif ultime des opérations ultérieures, ne serait « plus qu’à » deux cents kilomètres. La 7e armée de la Garde - dont sa 73e division de la Garde – fait partie de l’armada de dix armées mobilisée pour ROUMIANTSEV. 

Cependant, l’assaut planifié en direction de la profondeur du saillant allemand de Kharkov fait face à un obstacle géographique bloquant : la petite ville de Bielgorod, occupée par l’ennemi depuis 1941. Qui plus est, celle-ci se dresse sur la rive ouest du Doniets, face à la 7e armée de la Garde qui, contre vents et marées, en tient la rive orientale depuis plus de quatre mois. Libérer Bielgorod implique donc de franchir la rivière sous le feu des défenses allemandes : un nouveau défi pour la 73e Garde Stalingradskaïa. C’est cet assaut risqué que raconte Ivan dans l’un des deux premiers extrait que High Flight publie de son entretien. 

 

 

 

 Les berges du Doniets près de Bielgorod.

 

La course au Dniepr 

Dans les derniers jours du mois d’août 1943, le pari est réussi : la 7e armée de la Garde entre dans Kharkov, et cette fois-ci pour de bon.  

 

 

 En cette fin de mois d’août, la grande cité de Kharkov ploie sous la lourde chaleur estivale. Traditionnellement animée mais largement dépeuplée pendant les vingt-deux mois qu’y a duré l’occupation nazie, elle est enfin libérée. La banderole, vraisemblablement un reliquat du défilé de la libération, dit en ukrainien : « Le Kh.A.I (Institut Aéronautique de Kharkov) salue l’union des peuples d’URSS, d’Angleterre et des USA ! »

 

 

Le groupe d’armées Sud allemand du Maréchal Erich von Manstein a été doublement surpris : d’abord par le déclenchement de ROUMIANTSEV lui-même puis par l’échec de sa propre contre-offensive. C’est la première fois que les panzers échouent à rompre une opération en profondeur de l’Armée rouge. Si les forces de Manstein ont conservé tout leur sang-froid, elles n’en sont pas moins désorganisées et doivent se ressouder en s’appuyant sur l’obstacle naturel le plus proche : le fleuve Dniepr, qui coule au sud-ouest en coupant l’Ukraine en deux. 

Le haut commandement soviétique, de son côté, ne veut pas laisser le temps à l’ennemi de d’ériger des positions défensives sur le Dniepr et, par conséquent, cherche à atteindre le fleuve le plus vite possible. Parallèlement, les armées d’Hitler qui reculent ont l’intention de ne laisser derrière leur passage qu’un désert fumant, hanté par des populations dénuées de tout et qui, par la force des choses, n’auront plus une miette à offrir à leurs libérateurs. Le général Nikolaï Vatoutine, qui commande l’un des Fronts engagés dans cette course, a cet aphorisme : « Ils brûlent le pain, il faut foncer ». Les derniers jours de l’été voient donc les deux camps démarrer une course de vitesse jusqu’au grand fleuve et qui s’auto-entretient. Dans la deuxième quinzaine de septembre, le haut commandement de l’Armée rouge donne l’ordre à chacun des Fronts engagés dans la « course au Dniepr » d’improviser ses propres solution pour, non seulement, tenter de border la rive orientale du Dniepr, mais en outre de le franchir carrément pour tenter d’établir des têtes de ponts sur sa rive occidentale : il faut y mettre à mal la défense allemande avant même qu’elle ne puisse prendre forme. A la 7e armée de la Garde, la 73e division de la Garde reçoit ainsi l’ordre de constituer des détachement avancés dont la mission sera de devancer le gros de la division pour bondir en direction du fleuve à travers l’ennemi en retraite et tenter d’y établir par surprise de petites têtes de pont. Ivan Andreïevitch Sloukhaï fait partie de l’un de ces groupes de combat.  

 

 

 

 

Pour la 73e Garde, ce sera le second franchissement de cours d’eau ; mais si le Doniets à Bielgorod ne faisait que quelques dizaines de mètres de large, le fleuve Dniepr, dans la région du village d’Orlik, entre Krementchoug et Verkhniédieprovsk, dépasse le kilomètre. L’obstacle est donc autrement plus intimidant. Au soir du 25 septembre 1943, Ivan et les autres soldats de la 73e Garde atteignent les bords du Dniepr ; mais sur l’autre rive, les Allemands, eux aussi, sont déjà là. L’affaire va être périlleuse ; très périlleuse même, puisqu’elle enverra Ivan sur un lit d’hôpital… 

A suivre…

 

Pierre Bacara

 

[1] piéchtka (печка) : un piétchka est un élément de mobilier typiquement russe, qui ne possède pas de traduction dans d’autre langues spécifique aux habitations chauffées au bois. Une piétchka consiste en l’adjonction de deux éléments : un lit et un fourneau à bois, le lit étant superposé au fourneau. La piétchka permet de passer la nuit dans un lit chaud même après que la cheminée ait été éteinte. 

 

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[2] Alors qu’à la même époque, en France par exemple, l’illettrisme a quasiment disparu. [retour au texte]

 

[3] La 64e armée du général Mikhaïl CHOUMILOV et sa 38e division font partie des unités qui ont fait face au grand coup de poing d’Hitler de l’année 1942 : l’opération BLAU qui avait pour objectif de s’emparer du Caucase et de son pétrole. Face à la puissance la menace des tentatives d’encerclement nerveuses et répétées du groupe d’armées Sud allemand, les hommes dont Ivan va faire la connaissance ont dû d’emblée reculer, pendant des semaines, à travers quatre cents kilomètres d’une steppe carbonisée par le soleil. Au mois de juillet, les restes exténués de la 38e division ont été déversés dans la toute nouvelle 64e armée, inexpérimentée et tirée des réserves de la Stavka. Pauvre en artillerie antichar et même en radios, protégée par une aviation héroïque mais inférieure en nombre, la 64e armée a été propulsée dans la boucle du Don avec pour mission d’y ralentir l’avancée de la 6e armée allemande du général Paulus. L’armée de Choumilov, repoussée en deçà du Don dans les tout derniers jours de juillet, a connu sa première heure d’espoir début août, à trente kilomètres seulement au sud-ouest de Stalingrad, lorsqu’elle a participé aux combats qui ont réussi à bloquer, une semaine durant, la 4e armée panzer, puis à la contre-attaque qui l’a faite reculer. Néanmoins, la 64e armée, débordée fin août par les panzers, a dû, une fois encore, reculer pour échapper à l’encerclement. Elle est parvenue à se rétablir in extremis, au sud de Stalingrad au moment où la bataille éclatait à la lisière occidentale de la ville. Deux mois après ces événements, la 38e division, comme toute l’armée de Mikhaïl Choumilov, a fait partie du fer de lance de la pince sud de l’opération URANUS qui a enfermé toute la 6e armée allemande dans Stalingrad. Depuis, la 64e armée est l’arme au pied face au sud de Stalingrad, attendant la bataille finale contre Paulus. 

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[4] Cet épisode du témoignage d’Ivan est intéressant car il illustre l’évolution progressive de l’Armée rouge. Armée sous-formée pour de multiples raisons qui feront l’objet d’une fiche thématique dédiée, l’Armée rouge, à force d’échecs, de remises en questions et d’un formidable effort de formation, forge graduellement son futur visage d’armée triomphante. Dans la dynamique de ce monumental processus, il semble que pendant l’hiver 1941-1942 – époque où l’Armée rouge apprend énormément mais où elle a encore énormément à apprendre - les jeunes officiers nouveaux venus au front et sans expérience présentent plus d’intérêt pour les connaissances qu’ils ont acquises à l’arrière et qu’ils apportent avec eux que pour leur valeur potentielle au combat. [retour au texte]

 

[5] L’opération allemande ZITADELLE devait attaquer le saillant de Koursk, l’encercler et détruire les forces soviétiques qui s’y trouvaient. Elle partait du principe immanent selon lequel tout saillant présente toujours la même faiblesse qui pénalise son défenseur et favorise l’assaillant : celle de pouvoir être attaqué depuis n’importe lequel(s) de ses côtés(s). Cette propriété offre à l’assaillant des choix multiples et, partant, rend compliquée pour le défenseur l’anticipation des attaques ennemies. En application de ce théorème, le haut commandement allemand a élaboré une classique opération en pinces, l’une lancée depuis le coin nord du saillant, l’autre depuis le coin sud, les deux devant se rejoindre à mi-chemin pour encercler le saillant. 

 

Or, le plan allemand présentait lui-même exactement le même point faible que le saillant qu’il était censé détruire. En effet, ces deux pinces de ZITADELLE devaient elles-mêmes s’élancer… à partir de deux saillants : le saillant d’Oriol pour la pince nord, le saillant de Kharkov pour la pince sud. C’est ce double point faible que le haut commandement soviétique, anticipant l’opération ennemie, a décidé d’exploiter dans sa planification stratégique des opérations de l’été 1943. L’enchaînement imaginé est le suivant : au cours d’une première phase, demeurer sur la défensive dans le saillant de Koursk, y attendre le déclenchement de l’offensive de la Wehrmacht puis tenter de la faire échouer ; ensuite seulement et dans une seconde phase, passer à l’offensive en lançant deux opérations majeures, l’une contre le saillant allemand d’Oriol dont est partie la pince nord de ZITADELLE, l’autre contre le saillant de Kharkov d’où est partie la pince sud, en tirant avantage, de surcroît, de la situation des forces allemandes assaillantes, déjà engagées dans des combats et donc considérablement gênées en termes de liberté de mouvement et par conséquent de réactivité. 

L’objectif stratégique d’ensemble du couple KOUTOUZOV-ROUMIANTSEV est de raboter totalement les deux saillants d’où l’offensive allemande a surgi. 

[retour au texte]

 

[6] Depuis que Kharkov a été conquise pendant l’opération BARBAROSSA en 1941 (voir le témoignage d'Igor Ossipov, l’Armée rouge a déjà tenté par deux fois de la libérer. La première tentative a eu lieu au printemps 1942 sous la forme d’une offensive téméraire qui a tourné au désastre complet ; la seconde a eu lieu à la fin de l’hiver 1942-1943. Cette fois, les frontoviks sont parvenus à tenir la cité pendant tout un mois avant d’être contraints de l’évacuer par une brillante contre-offensive allemande. En ce début du mois d’août 1943, la Stavka espère bien que la nouvelle fois sera la bonne.[retour au texte]