2 mars 1942, quatre heures du matin

Ilya Grigorievitch RATGAUZ,
alias Leonid Nikolaïevitch RAKOV

« …Et comment Janotchka et Vovotchka, ces petits, comment ils attendaient qu’on leur apporte un petit quelque chose à manger…. C’est indescriptible. Aucune imagination ne peut se figurer cette sensation. Ce n’est pas possible. Ce n’est pas possible. Cette sensation constante, constante de faim… ».

 

« Et ce 2 mars 1942, Ilya Grigorievitch Ratgauz a cessé d’exister. Vers quatre heures du matin,

il faisait encore nuit… C’était une journée vraiment hivernale, assez froide. Le ghetto a été encerclé. C’était noir de « politsaï », ils avaient des uniformes noirs, ils se sont mis à mettre tout le monde dehors. Il faisait encore nuit, à quatre heures du matin, au mois de mars ».   

 

- Leonid Rakov

A gauche Ilya Grigorievitch Ratgauz à Minsk en 1940, à droite Leonid Nikolaïevitch Rakov chez lui à Moscou le 27 juin 2019.

 

 

Le 17 mars 2020, Leonid Rakov a célébré les quatre-vingt-dix ans d’Ilya Ratgauz, l’enfant qu’il a été jusqu’en mars 1942 lorsque, pour préserver sa vie au cœur de l’ouragan nazi, il s’est approprié le nom de son oncle Nikolaï Dmitrievitch Rakov, le seul membre non-juif de sa famille proche, et qui l’adoptera à la fin de la guerre. Au soir d’une vie foisonnante qui a fait de lui un grand-père espiègle, malin et entouré d’amis, Leonid est aussi un peintre reconnu, au pinceau vif et éloquent, exposé jusqu’à Paris. Si les œuvres qui lui sont commandées pour les commémorations restent marquées d’un sceau encore brûlant, celles qu’il compose lui-même vibrent au rythme d’un voyage dans le splendide et mystérieux spectacle de la vie. Pour compléter ce tableau, Léonid est un maître queux prodigieux.

 

 

9 mai 1945, affiche de Leonid Rakov

  

 

 Préserve, affiche de Leonid Rakov

 

Il y a soixante-dix-neuf ans, dans sa ville natale de Minsk, ses yeux d’enfant de onze ans ont vu surgir les soldats du Maréchal Fedor von Bock, commandant le groupe d’armées Centre de la Wehrmacht. En l’espace de seulement quelques semaines, Ilya Ratgauz s’est retrouvé propulsé derrière les clôtures barbelées du ghetto de Minsk, l’un des quatre plus imposants de toute l’Europe nazie qui en comptera quatre mille. Sa saga pendant la Seconde Guerre mondiale est un déferlement de tragédies, d’aventures et de rebondissements. High Flight vous en livre ici verbatim les deux cent cinquante-quatre premiers jours : un témoignage implacable.

 

Rythme, Leonid Rakov

  

Ilya Grigorievitch Ratgauz, sa mère Faïna Samoïlovna et son père Gregori Ilitch Ratgauz. Ce dernier, convoqué d’urgence dans la nuit du 21 au 22 juin 1941, partira à toute vitesse. Jamais il ne reviendra.

  

 

Mère et enfant, Leonid Rakov

 

Les Ratgauz, les Léontchikov et BARBAROSSA

23 juin 1941, Minsk, capitale de la République socialiste soviétique de Biélorussie. Depuis vingt-quatre heures, l’Union soviétique est en guerre contre quatre millions de soldats des forces de l’Axe qui ont déferlé à bord de six cent mille véhicules militaires dont quatre mille panzers, accompagnés de trois mille avions et sept mille pièces d’artillerie, et dont la progression est nourrie par dix-sept mille trains de marchandises. L’opération BARBAROSSA est le premier acte de la guerre la plus titanesque et la plus meurtrière de l’histoire.

Depuis les toutes premières minutes de l’invasion, les équipages des bombardiers de la Luftwaffe sillonnent en tout liberté les cieux d’azur par une météo merveilleuse tandis qu’autour d’eux, les pilotes de chasse allemands se livrent à un massacre d’avions soviétiques. Les bombardiers à croix noires ont toute latitude pour mener des raids de terreur qui ravagent les grandes agglomérations. A des kilomètres au-dessous de leurs ailes, les habitants courent vers les abris antiaériens tandis que leurs maisons sont éventrées par les bombes dans un vacarme assourdissant.

 

 

Une rue de Minsk vue depuis un balcon en juin 1941.

 

 

Tourbillon, Leonid Rakov

 

 

Minsk au ras du sol, juin 1941 : ceux-là n’ont pas eu le temps de courir à l’abri antiaérien (droits Jared Enos Shop).

 

Dans une rue de Minsk, au beau milieu des ruées vers les abris antiaériens et du meuglement lugubre des sirènes d’alerte, un enfant jusque-là optimiste et insouciant cavale avec sa mère, sa grand-mère et sa petite cousine Janna - « Janotchka » - en direction de l’abri le plus proche, construit sous une école. Il s’appelle Ilya Ratgauz, il a onze ans.

Attardons-nous un instant sur la composition de ce petit groupe. Si le papa d’Ilya en est absent et que sa cousine et lui ne sont accompagnés que de la mère d’Ilya et de leur grand-mère, c’est que, dans la nuit du samedi 21 au dimanche 22 juin, le téléphone a sonné pour convoquer le père d’Ilya - probablement officier de réserve. Depuis, il n’est toujours pas rentré. Quant à la petite Janotchka, si ses parents sont également absents de cette scène, c’est que son père, Nikolaï Dmitrievitch Rakov, a lui aussi été mobilisé dès l’éclatement des combats, et que lui aussi est parti immédiatement, laissant son épouse et sa fille seules à la maison. Au matin du dimanche 22, Madame Rakova, haut fonctionnaire, a été convoquée en urgence à son travail. Elle a attrapé Janotchka, l’a déposée pour la journée chez sa sœur Faïna, la maman d’Ilya, puis a filé à son travail situé à deux pas. Là on l’a l’informée qu’une voiture officielle l’attendait en bas de l’immeuble pour l’emmener immédiatement à Moscou - ordre direct du ministre. Pas question de prendre le temps de dire au revoir aux siens. C’est la guerre. La voiture s’arrêtera en coup de vent au pied de chez les Rakov pour que Madame Rakova puisse boucler une valise en cinq minutes montre en main, puis avalera d’un seul coup les sept cents kilomètres de route qui séparent Minsk de la capitale. Alors que les secondes de ces minutes sont en train de s’égrener, le regard de la maman de Janotchka s’arrête sur l’album photo familial qui trônait sur une commode, au pied d’un miroir. Elle s’en saisit et l’engouffre dans sa valise avant de ressortir et de se ruer dans la voiture qui démarre en trombe. Ces photos qui sont en train de rouler vers Moscou sont celles-là mêmes qui, soixante-dix neuf ans plus tard, figurent sur la présente page web. Le lendemain 23, lorsque Janotchka court vers l’abri antiaérien aux côtés de son cousin Ilya, elle a donc été adoptée, de facto, par les Ratgauz.

 

 

Janna « Janotchka », la petite cousine d’Ilya

 

Les Ratgauz menaient jusque-là une vie typiquement soviétique : ils partagent une maison - une kommounalka [1] - avec une autre famille, les Léontchikov. Les Léontchikov ont deux enfants dont le jeune Valéri - « Valérik » - qui a exactement le même âge qu’Ilya. Les deux jeunes garçons ont grandi ensemble, ils vont à l’école ensemble, dans la même classe où ils partagent le même banc, et sont inséparables. Valérik a un petit frère, Vladimir - « Vovotchka » ; pour les gens qu’ils aiment, les Russes raffolent des diminutifs.

 

 

Ilya (à gauche) et Valérik, inséparables.

 

A la fin de l’alerte aérienne, Ilya, sa maman, sa grand-mère et Vovotchka émergent de l’abri antiaérien pour retourner à la maison dans l’air d’été épaissi par la chaleur des incendies. Là, une surprise de taille les attend : à la place de leur maison, il n’y a plus qu’un « gros tas de pierre » : pendant le bombardement, une bombe l’a frappée de plein fouet. Voilà les deux familles sans domicile. Elles trouvent refuge dans une policlinique voisine restée intacte, où elles s’installent dans deux pièces voisines l’une de l’autres. Le 28 juin, les bombardements cessent brusquement et laissent la place à un calme suspect.

L’explication ne tarde pas. Dans la rue Sovietskaïa - l’avenue même qui, naguère, était le décor des traditionnels défilés du 1er mai – surgit un défilé d’un style nouveau : les panzers, les camions et les side-cars des avant-gardes des deux corps  motorisés allemands qui, en six jours, viennent d’encercler deux armées soviétiques au complet dans un chaudron de trois cents kilomètres sur cent. Trois cent mille soldats soviétiques y sont enfermés. Dix mille d’entre eux seulement en réchapperont. Quand aux autres, soit ils seront tués sur le champ de bataille, soit ils finiront en longues colonnes de prisonniers dont une partie mourra rapidement, abattue au bord des routes par les soldats de la Wehrmacht, ou plus lentement, en silence, dans les camps de prisonniers, affamée, privée de soins, parfois privée de toit et à même le sol lorsque l’hiver sera venu. Le père d’Ilya en fera très probablement partie. A Minsk, la Wehrmacht a transpercé l’Armée rouge d’un terrible coup d’épée et, dans la ville, les habitants n’ont désormais plus aucun espoir d’échapper à la terreur nazie.

 

102, Wilhelmstrasse, Berlin

Minsk, ville natale d’Ilya et de Valérik, est à peu près de la taille de Strasbourg. C’est une ville spéciale : depuis un siècle, elle abrite l’une des plus importantes communautés juives de Russie. Un Minskois sur trois est juif [2], dont les Ratgauz et les Léontchikov. Vue depuis l’Allemagne nazie, Minsk est donc, par-delà sa dimension tactique – elle est la clé de voûte du premier acte du volet central de l’opération BARBAROSSA – une proie de toute première grandeur. D’ailleurs, depuis le mois de mars, à mille kilomètres de la ville, un homme puissant se préoccupe discrètement du sort des Juifs soviétiques et donc du destin de la famille Ratgauz et de la famille Léontchikov. Dans son bureau au luxe aseptisé du numéro 102 de la Wilhelmstrasse, à Berlin, le général SS Reinhard Heydrich, chef d’orchestre du R.S.H.A., le mastodonte répressif du Reich [3] a réfléchi à une « solution à la question juive », et il l’a trouvée.

 

 

 L’aile du S.D. au siège du RSHA au 102 de la Wilhelmstrasse à Berlin. C’est dans ce bâtiment que Reinhard Heydrich a eu son idée.

 

  

Le général SS Reinhard Heydrich

 

Reinhard Heydrich a pris la décision de lâcher des unités armées itinérantes qui sillonneront les vastes territoires qu’engloutira BARBAROSSA et qui y tueront tous les habitants juifs (et, au passage, les cadres communistes). Comment ? A la mitrailleuse, au pistolet-mitrailleur, au fusil, ou au pistolet, comme ils voudront. Ces hommes, dont les unités ont été baptisées « groupes d’intervention SS » - en allemand SS-Einsatzgruppen – exécuteront les ordres du général Reinhard Heydrich en personne mais, localement, ils seront suivis administrativement par la Wehrmacht. Prévoyant, le chef du RSHA a lissé le mécanisme par avance en collaboration avec le général Eduard Wagner, directeur de la logistique de l’armée de Terre allemande. Ensemble, ils ont négocié un accord de coopération détaillé, signé un mois avant le déclenchement de BARBAROSSA.

 

Rencontre à Minsk

Pour les Ratgauz et les Léontchikov, le premier signe de ces temps nouveaux apparaît deux semaines plus tard, le 15 juillet. Ce jour-là, tous les habitants juifs de la ville apprennent qu’ils doivent coudre des étoiles jaunes sur leurs vêtements. Mais c’est une réunion qui va se tenir en ville quatre jours plus tard qui va faire basculer leur destin. Les deux principaux protagonistes en sont le général de la Wehrmacht Max von Scheckendorff, commandant du secteur arrière du groupe d’armées Centre, et le général de brigade SS Carl Zenner, qui exerce les fonctions de SS und Polizeiführer für Weißrussland, en français chef de la police et de la SS pour la Biélorussie. Suite à cette réunion, le lendemain matin 20 juillet 1941, les murs de Minsk se couvrent d’affiches :

 

« ORDRE DE CREATION D’UN QUARTIER JUIF

1. À compter de la date de diffusion du présent ordre, un quartier spécifique de la ville de Minsk est affecté à la résidence exclusive des Juifs.

2. A compter de la date de diffusion du présent ordre, la population juive de la ville dispose de 5 jours pour déménager dans le quartier juif. Si, à l’issue de cette période, un Juif est surpris dans le secteur non juif, il sera arrêté et sévèrement puni. La population non juive qui réside dans les limites du quartier juif doit l’évacuer sans délai […]

4. Le quartier juif est délimité par les rues suivantes : […]

7. Les Juifs ne sont autorisés à entrer et sortir du quartier juif que par deux rues : les rues Opan et Ostrovski. Il est interdit de franchir l’enceinte du quartier juif. Les forces de l’ordre allemandes ont ordre d’ouvrir le feu sur les contrevenants ».

 

Comme beaucoup d’autres, les Ratgauz et les Léontchikov s’exécutent : « Nous étions des gens disciplinés », dit Léonid. Les voilà enfermés derrière les barbelés du ghetto en même temps que cent mille autres personnes, et la réalité de la situation leur apparaît dans toute sa nudité : depuis  la chute de Minsk, le groupe d’armées Centre allemand a déjà avancé de quatre cents kilomètres vers l’est et aucun secours n’est à attendre de l’Armée rouge. Or, il est impossible de sortir du ghetto et, dans le ghetto, il n’y a pas de nourriture. C’est dans ce monde nouveau qu’au milieu du mois d’août, une menace encore pire que la faim va faire son apparition dans le ghetto : le SS-Einsatzgruppe B.

 

SS-Einsatzgruppe B

Dans les deux dernières semaines du mois d’août, les tueurs de Reinhard Heydrich se montreront trois fois. Chaque fois, ils repartiront du ghetto avec des colonnes de travailleurs juifs dont, le soir venu, aucun ne rentrera. Comme personne ne travaille chez les Ratgauz et chez les Léontchikov, ils ne seront pas concernés. Il reste qu’aux tout derniers jours d’août, le ghetto compte cinq mille habitants de moins que deux semaines plus tôt.


 Automne, Leonid Rakov

 

Les 7 et 8 novembre, le SS-Einsatzgruppe B revient. Cette fois, il tue en pleine ville. En l’espace de quarante-huit heures, les corps de douze mille hommes, femmes et enfants jonchent les rues. Là encore, le couperet est tombé à côté. Le 20 novembre, ça recommence : dix-sept mille ; mais une fois encore, Ilya, son copain Valérik et leurs proches ont échappé au pire.

Mais dans la nuit noire et froide du 1er au 2 mars 1942, c’est à leur propre porte que les coups tambourinent.

 

Pierre Bacara

 

[1] Kommounalka : la kommounalka, ou « appartement communautaire », est une tradition russe relativement ancienne. Dès le XVIIIe siècle, les jeunes qui viennent faire leurs études dans les grandes villes russes mais qui n’ont pas les moyens financiers d’y payer un loyer se contentent d’y louer une chambre unique à l’intérieur d’un appartement plus vaste. Le terme de kommounalka (коммуналка) lui-même n’apparaît dans le langage courant qu’au XIXe siècle avec l’irruption de la révolution industrielle et l’afflux, dans les villes, d’une main-d’œuvre qui démultiplie le phénomène. Les ouvriers se cotisent pour louer des appartements complets qu’ils subdivisent ensuite en lots dont chacun est occupé par une famille tandis que les cuisines et les salles de bains sont partagées. Lorsque les bolchéviks prennent le pouvoir en 1917, leur volonté de trouver une solution au problème du logement urbain les conduit à abolir la propriété foncière et à nationaliser l’immobilier qu’ils répartissent en… kommounalkas d’Etat. Une dizaine d’années plus tard, en 1929, le gouvernement prend la décision volontariste de faire rattraper à l’Union soviétique son retard industriel sur l’Occident et lance en fanfare « l’industrialisation à toute vapeur » et les plans quinquennaux. Dans les villes, le phénomène provoque une déferlante d’ouvriers que l’Etat, devenu unique propriétaire immobilier, se trouve contraint de loger. Il en résulte un recours généralisé aux kommounalkas qui, dès lors, marquent une franche tendance à la surpopulation. C’est dans ce type de logement typiquement soviétique que vivent les Ratgauz et les Léontchik - dans un certain confort d’ailleurs puisque leur maison n’est partagée que par les deux familles, liées par une relation fusionnelle. [Retour au texte]

[2] D’autant plus qu’un an et demi plus tôt, lorsque la Wehrmacht a frappé la moitié occidentale de la Pologne du traité de Riga et que l’Armée rouge s’est déployée face à elle dans la partie orientale du territoire de celle-ci, des familles juives lituaniennes, russes, ukrainiennes et polonaises ont trouvé refuge par milliers en territoire soviétique. Rien qu’à Minsk, le nombre d’habitants juifs a bondi de trente mille personnes.  [Retour au texte]

[3] Le RSHA ou Reichssicherheitshauptamt (« Direction de la sécurité du Reich  ») est l’amalgame monumental des services de police, de sécurité et de répression créé le 27 septembre 1939 sous l’impulsion de Heinrich Himmler, chef suprême de la SS, dans sa tentative réussie d’étendre son ombre sur tous les services de police et de répression du Reich. Ce nouveau colosse militaro-administratif a été placé sous l’autorité du SS-Gruppenführer Reinhard Heydrich, auparavant directeur du S.D., le redoutable service de renseignement de la SS, qui est devenu au passage l’un des très nombreux services du RSHA. [Retour au texte]

 

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