L’économie sociale, Hermann Göring et Erich Koch

«Si je rencontrais un seul Ukrainien digne de s’asseoir à ma table, je le ferais exécuter » 

 Erich Koch

 

La politique d’Erich Koch en Ukraine n’est pas de son cru personnel même s’il l’a imposée avec une cruelle inventivité. En effet, dès 1936, les nazis inaugurent un plan quadriennal (Vierjahresplan) dont l’objet est de rationaliser la préparation économique de l’Allemagne à la guerre. A la tête de l’administration chargée de conduire ce plan pharaonique est placé l’un des premiers compagnons d’Hitler, le désormais tout-puissant Hermann Göring, créateur de la Gestapo, ministre de l’Air et maître de l’industrie sidérurgique du Reich.

 

Le Reichsmarschall Hermann Göring, l’Héphaïstos de l’empire nazi. Artisan de la police secrète d’Hitler, Reichsluftfartminister, créateur et commandant en chef de la Luftwaffe, directeur du Plan quadriennal et directeur des aciéries du Reich.

 

Cette nouvelle entité est dirigée par un Conseil de secrétaires d’Etat assistés, entre autres, de deux représentants de la Wehrmacht. Ce Conseil décrète les grandes orientations des préparatifs à la guerre et en délègue la mise en application. L’administration du plan quadriennal de Göring conduit son œuvre en s’inspirant d’une manière croissante des travaux alors menés par l’école d’économie sociale nazie, en particulier ceux de l’économiste germano-balte Peter-Heinz Seraphim. Ce dernier édifie en effet un arsenal intellectuel, économique et démographique qu’il extrapole de la théorie de l’optimum géographique de l’économiste Paul Mombert. La théorie de l’optimum géographique postule que pour un espace géographique donné, il existe un chiffre de population optimal en-deçà duquel les ressources – en particulier agricoles – sont sous-exploitées et au-delà duquel la surpopulation débouche arithmétiquement sur une diminution du niveau de vie. Peter-Heinz Seraphim fait sien cet axiome et le développe en discernant deux échappatoires à la diminution du niveau de vie en cas de surpopulation : soit augmenter les dimensions de l’espace géographique concerné – comprendre : la conquête militaire de l’espace manquant, soit la diminution organisée de la population, le niveau de vie étant arithmétiquement préservé. Par quels moyens ? Par le déplacement (déportation) ou par l’élimination physique.

 

La conquête de la Pologne occidentale par la Wehrmacht en septembre 1939 va ouvrir un espace d’application à cette approche inédite. Dans cette perspective, Hitler réunit le 23 mai 1939 le gratin des forces armées allemandes  en une grande conférence militaire pour évoquer les tâches à venir des forces armées [1]. 

 

Hitler : « Une population de quatre-vingts millions d’âmes a trouvé les solutions aux problèmes idéologiques. C’est maintenant le tour des problèmes économiques […]. Cela n’est possible qu’au moyen de l’invasion d’états étrangers ou d’attaques contre leur propriété […]. Les succès à venir ne peuvent advenir qu’en versant du sang […]. Dantzig n’est pas du tout le sujet du dossier : c’est l’extension de notre espace vital à l’Est et la sécurisation de nos approvisionnements en nourriture, ainsi que le problème de la démographie des pays Baltes. Nos approvisionnements alimentaires ne peuvent provenir que de zones géographiques faiblement peuplées. En surplus de la fertilité naturelle des terres, leur exploitation par des Allemands augmentera considérablement les surplus […] »

 

Dès le mois qui suit la victoire allemande en Pologne, Hitler prophétise l’imminence d’un « nouvel ordre des rapports ethnographiques » en Europe et d’une « nouvelle construction allemande à l’Est ». En Pologne, le Conseil du Plan quadriennal de Göring, armé de ses théories, applique ses prérogatives en y sous-traitant leur mise en pratique. Heinrich Himmler, le chef suprême de la SS, reçoit d’Hitler l’ordre de mettre en place un Commissariat du Reich à la consolidation de la germanité (Reichskommissariat für die Festigung Deutschen Volkstums, ou RKF). Le pivot de ce Commissariat à la germanité est un chercheur en agronomie de l’université de Berlin, le professeur Konrad Meyer. Il applique à la Pologne la théorie de la diminution de la population en cas de surpopulation en déchaînant les déportations et les exécutions de civils polonais – dont celles des Juifs. La saisie des produits alimentaires ainsi rendus disponibles et leur transport vers le Reich sont pris en charge par un membre du Conseil de Göring, le secrétaire d’Etat à l’alimentation, Herbert Backe.

 

Début 1941, l’administration du Plan quadriennal se montre malgré tout pessimiste quant à l’avenir alimentaire du Reich, qu’il estime compromis par le blocus imposé par la Royal Navy. Ce déficit, estime le Conseil, ne peut être comblé par les seuls espaces conquis en Pologne. Herbert Backe ajoute que la moisson européenne de 1941 s’annonce mauvaise mais il entrevoit une solution au défi alimentaire : la colonisation de l’Union soviétique, le déclenchement de l’opération BARBAROSSA contre cette dernière étant imminent. Dès le 2 mai, le Conseil publie un protocole en ce sens, le « dossier vert » (Grüne Mappe).

 

Afin d’assurer l’équilibre alimentaire du Reich et même de l’optimiser, la Wehrmacht devra tirer l’intégralité de sa subsistance des territoires qu’elle aura conquis, laissant intactes les ressources alimentaires du Reich lui-même. Corollairement, il est prévu de rendre excédentaires les territoires russes conquis au moyen des mêmes méthodes qu’en Pologne, c’est-à-dire en compressant leur niveau démographique. L’unique différence tient dans les ordres de grandeur : aux centaines de milliers de Polonais envoyés à la mort doivent cette fois s’ajouter des millions de Russes. Le 23 mai, le « dossier vert » est complété par un addendum qui stipule que la nourriture des populations des villes conquises par la Wehrmacht sera supprimée. Après le déclenchement de BARBAROSSA, Göring lui-même expliquera lapidairement au comte Ciano, ministre des Affaires étrangères de Mussolini : « Cette année, de vingt à trente millions de gens mourront de faim en Russie ». De fait, l’excédent agricole de la Russie occupée atteindra des records.

 

C’est muni de ces instructions que, le 16 juillet 1941, Erich Koch arrive à Rovno, en Ukraine, où il va installer son Commissariat. Il va les appliquer avec poigne.

 

Pierre Bacara

 


[1] Sont notamment présents le Maréchal du Reich Hermann Göring, l’amiral Erich Raeder, commandant en chef de la marine allemande, le général Walter von Brauschitsch, commandant en chef de l’armée de Terre, le général Erhard Milch, inspecteur général de la Luftwaffe et le général Walter Warlimont, membre du haut commandement de la Wehrmacht. [ Retour au texte ]